Les racines d’Obama tracent une nouvelle route dans les relations USA-Afrique

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Les racines d’Obama tracent une nouvelle route dans les relations USA-Afrique

Olivier Nyirubugara
Novembre 2008

TABLE DES MATIERES

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Brack Obama

Barack Obama
©www.barackobama.com

Barack Obama sera désormais l’homme le plus puissant de la planète pour au moins les quarte ans à venir. L’homme qui a souvent montré sa fierté d’être un Kenyano-américain qui s’est débrouillé tout seul pour atteindre le sommet, a promis des changements à tous les niveaux . C’était même la devise de sa campagne : ‘Change we can believe in’ ou ‘Changement auquel on peut croire’. Dans son autre patrie, le Kenya, et en Afrique en général, on croit profondément que quelque chose va effectivement changer. Sa politique étrangère ne laisse pas transparaître des changements spectaculaires en faveur de l’Afrique. Cependant, ces changements sautent à l’œil dans ses discours.

Mon père était un berger africain

Aussitôt après sa nomination pour le ticket démocrate pour les élections sénatoriales de 2004, qu’il a par ailleurs remportées, Obama prononça son premier grand discours à l’adresse de la Nation américaine, à l’occasion de la Convention du Patri Démocratique le 27 juillet à Boston. Après des remerciements protocolaires dans le premier paragraphe, Obama définit brièvement le cadre de son discours dans le deuxième paragraphe avant d’entamer les choses sérieuses dans le troisième :

Mon père était un étudiant étranger, qui a vu le jour et a grandi dans un petit village du Kenya. Il gardait les chèvres, et son école n’était qu’une cabane de tôles. Son père– c’est-à-dire mon grand-père – était cuisinier et domestique chez les Britanniques. [1]

A cette époque, Obama se battait pour se faire élire sénateur de l’Illinois. L’Afrique et sa pauvreté n’étaient pas des sujets gagne-vote ni pour les sénatoriales ni pour les présidentielles. Pourtant, il a pris le risque d’ouvrir son discours de circonstance avec son étrange histoire d’un ‘mulâtre magique coincé entre deux mondes.’ [2] Comme il parlait en soutien au candidat John Kerry, il aurait été plus logique de commencer par les crises chaudes du moment, l’Irak et l’Afghanistan, et les ambitions nucléaires nord-koréennes. En tout cas pas avec un malheureux berger quelque part dans un petit village au bord du Lac Victoria qui n’a pas reçu une éducation de qualité et qui n’a pu s’envoler vers les Etats-Unis que grâce à la charité.

Berlin, le 24 juillet 2008: quatre ans presque jour pour jour (moins trois jours) après le discours de Boston, Obama s’adresse au monde entier, cette fois-ci en tant que candidat présidentiel. Premier paragraphe : remerciements. Deuxième paragraphe: le cadre du discours. Troisième: devinez! ‘Ma mère est née sur le continent américain, mais mon père, lui, gardait les chèvres au Kenya dans son jeune âge . Son père– c’est-à-dire mon grand-père – était cuisinier et domestique chez les Britanniques.’ [3] Comme il faisait campagne pour lui-même, il a eu plus de plaisir à parler de l’histoire de son père, en la comparant aux conditions difficiles dans lesquelles vivent ‘beaucoup d’autres personnes dans les coins oubliés du monde.’ [4]

Ce que le cœur pense, ce que le papier montre

Lors de sa première visite au Kenya en 1988, Obama a compris pourquoi son père, après l’obtention de son doctorat en économétrie à la célèbre université de Harvard, a décidé de rentrer chez lui : comme l’indépendance approchait, l’Afrique a envoyé ses futures cadres à l’étranger pour qu’ils ‘maîtrisent la technologie de l’Ouest et l’emmènent avec eux pour construire une Afrique nouvelle et moderne’. Fidèle au pacte conclu avec le continent, Obama senior ‘est rentré en Afrique pour honorer la promesse faite au continent.’ [5]

J’ai signalé plus haut que la politique étrangère officielle d’Obama, celle conçue pour des besoins électoraux, n’annonce aucune nouveauté majeure, ce qui laisse supposer qu’il doit avoir copiée celle de ses prédécesseurs avec des modifications sans grande signification. Cette politique-sur-papier est considérablement différente de celle reflétée par ses discours. Voici comment elle classe les défis qui attendent la nouvelle administration en termes de politique étrangère : 1- la sécurité commune en partenariat avec les autres membres de l’OTAN ; 2-la sécurité indiscutable d’Israël ; 3-renforcer les partenariats avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, l’Inde, et d’autres nations [il faut remarquer qu’aucun pays africain n’est mentionné] ; 4-amener la Chine à discuter des sujets d’intérêts communs [changement climatique, libertés civiles, le commerce] ; 5-Amener vigoureusement l’Afrique du Sud et d’autres amis d’Afrique australe à mettre plus de pression sur le régime vicieux de Mugabe au Zimbabwe ; 6- stopper le génocide au Darfur en renforçant les sanctions surtout celles visant les ressources pétrolières du Soudan ; les deux autres défis restants concernent les FARC en Colombie, ainsi que la démocratisation de Cuba. [6]

Le fossé entre la politique gagne-vote et celle plus spontanée contenue dans les déclarations est criant : dans la première, l’Afrique apparaît quelque part à la fin de la liste, notamment aux cinquième et sixième positions, et surtout sous un très mauvais jour- la mauvaise gouvernance et le génocide ; dans la deuxième, l’Afrique sert de tremplin à Obama l’orateur. La pauvreté, les conditions difficiles, et l’éducation médiocre que son père a connues expliquent en toute vraisemblance pourquoi Obama va être, non un autre président, mais un nouveau président, différent de ses prédécesseurs.

Ce qui changera, ce qui ne changera pas

Que peut changer Obama concrètement dans les relations USA-Afrique? Posons cette question autrement en empruntant les mots de Raymond W. Capson, professeur de Relations Internationales à Elliott School de l’Université George Washington : ‘que faire pour changer la politique [ de George Bush] de telle sorte qu’elle devienne plus équitable et plus juste ?’ [7] Abdi Ismail Samatar, professeur des études globales (Global Studies) à l’Université du Minnesota, est catégorique au sujet de la politique Afrique des Etats-Unis :

Carrément, je ne vois aucun changement significatif et positif dans la politique Afrique des Etats-Unis dans un futur proche…Cette politique continue d’être guidée par les intérêts égoïstes, peu importe la période. Ceci implique le soutien aux dictatures et la négligence de la soif des peuples africains pour la démocratie et l’autonomie leur permettant d’établir leurs propres priorités économiques et sociales. [8]

Officiellement, c’est-à-dire du point de vue bureaucratique, Obama a promis de se distinguer sur deux fronts : premièrement sur le front sécuritaire pour empêcher que certains Etats ne deviennent ‘des incubateurs de la fureur et de l’anarchie ce qui ouvrirait leurs portes aux terroristes.’ [9] ; et pour prévenir d’autres crimes contre l’humanité comme ceux commis au Rwanda ou au Darfur. Deuxièmement, il a promis d’être plus actif sur le front humanitaire et de l’aide au développement. L’Afrique pourrait donc s’attendre à une plus grande part dans les $50 milliards promis par Obama pour contribuer aux Objectifs du Millénaire pour le Développement jusqu’en 2015. Ce montant est le double de ce que Bush avait mis sur la table. Il faut cependant être prudent car aucun montant n’a été spécifié pour l’Afrique, ce qui laisse donc quelques zones d'ombre quant aux intentions d’Obama, qui devra faire mieux que son prédécesseur déjà crédité d’avoir ‘battu les records’ d’assistance économique et d’engagement dans la lutte contre le VIH/SIDA. Ces records d’aide à l’Afrique sub-saharienne se chiffraient à $1.8 milliards en 2002 ; à $2.8 milliards en 2003 ; $3.4 milliards en 2004 ; $4 milliards en 2005 ; $3.3 milliards en 2006 ; $3.7 milliards en 2007. [10] A ce niveau, l’Afrique ne peut baser son espoir que sur les déclarations qui ont annoncé la multiplication de l’aide par deux, ce qui supposerait une augmentation proportionnelle de l’aide destinée à l’Afrique.

La seule chose susceptible de changer sur le front sécuritaire c’est l’approche, car George Bush a déjà lancé depuis février 2007 l’Africa Command, un mini Etat Major des Armées qui coordonne toutes les activités militaires sur le continent africain. [11] Contrairement à Bush qui semblait avoir des attitudes guerrières qui le poussaient par exemple à soutenir certaines factions en guerre en Somalie ainsi que les troupes éthiopiennes qui ont envahi ce pays, [12] Obama a à plusieurs reprises prôné l’usage de la pression non seulement au Soudan et au Zimbabwe mais également au Pakistan où l’aide militaire américaine va désormais dépendre de sa pleine coopération dans la lutte contre Al Qaeda. [13]

les africains attendent impatiemment de voir quelle attitude Obama va adopter quant aux intérêts souvent égoïstes des Etats-Unis en Afrique. Akwe Amosu, expert en études stratégiques à l’ Open Society Institute de Washington, D.C., signale un point crucial dans les relations américano-africaines, à savoir ‘la compétition pour le pétrole’. Il indique que

le Golfe de Guinée offre une alternative capitale d’où les Etats-Unis ont l’intention de puiser 25% de leur pétrole d’ici 2020. Le besoin de s’assurer des sources d’approvisionnement en pétrole, surtout au moment où la Chine montre clairement qu’elle a les mêmes visées, pousse Washington à regarder d’un œil bienveillant et à même nier l’existence de la mauvaise gouvernance et la répression. [14]

Pour cette raison, la Guinée Equatoriale, le Koweït d’Afrique situé en plein milieu du Golfe de Guinée très riche en pétrole, a acquis un statut spécial aux yeux des Américains, et ce malgré les comportements dictatoriaux de ses dirigeants. [15] L’énergie était parmi les sujets âprement discutés pendant la campagne électorale. Obama n’a pas cessé de dire qu’il allait lancer un programme agressif sur le front intérieur visant à investir dans les énergies propres. Le Golfe de Guinée ne jouera vraisemblablement aucun rôle dans ce plan car Obama va investir $15 milliards chaque année non seulement dans le développement des carburants alternatifs mais aussi dans tout le processus d’adaptation de l’économie américaine à cette innovation. Déjà en tant que sénateur, il se battait pour obtenir de l’administration fédérale des fonds pour financer la construction des voitures électriques ou hybrides ayant la possibilité de consommer l’une ou l’autre sorte de carburant. [16]

Conclusion: les rêves de son père

Tous les indices montrent que l’Afrique va profiter grandement de l’administration Obama. Il a mentionné à plusieurs reprises avoir été choqué par la pauvreté en Afrique, mais aussi et surtout, être fier d’avoir été profondément marqué par cette même pauvreté. C’est cette pauvreté qui a poussé son père à rentrer au Kenya. Ce combat contre la pauvreté est le premier des rêves de son père, sinon il n’aurait pas intitulé son livre Rêves de mon père (Dreams From My Father) ; il n’aurait pas constamment commencé ses discours par la pauvreté dans laquelle son père a grandi. Comme il est au courant de ces rêves qu’il a par ailleurs fait siens, les mêmes raisons qui ont poussé son père à rentrer le pousseront également à honorer le même pacte que son père avait avec le continent, mais cette fois-ci à partir de l’Oval Office. Il est conscient que les Etats-Unis peuvent faire la différence en transformant la misère en lumière. Il a lui-même dit à Berlin qu’il allait

tendre la main aux peuples dans les coins oubliés de ce monde qui se battent pour plus de dignité et d’opportunité…libérer l’enfant bangladeshi de la pauvreté, trouver l’abri aux réfugiés au Tchad… [17]

Il serait injuste de qualifier ces indices de démagogie car, déjà, en 1994, il a dédié son tout premier livre autobiographique à ‘mes frères et sœurs éparpillés à travers océans et continents.’ [18] Les espoirs des Africains et autres peuples oubliés du monde sont donc fondés car ils font tous partie des frères et sœurs, presqu’au même titre que les américains eux-mêmes, de l’homme le plus puissant de la planète Terre.

Notes

  1. Barack Obama, 2004 Democratic National Convention Keynote Address [Speech 27 July 2004] http://www.americanrhetoric.com/speeches/convention2004/barackobama2004dnc.htm ‘My father was a foreign student, born and raised in a small village in Kenya. He grew up herding goats, went to school in a tin-roof shack. His father -- my grandfather - was a cook, a domestic servant to the British’
  2. Barack Obama, Dreams from My Father: A Story of Race and Inheritance (New York: Crown Publishers, [1994] 2004), p. xv: ‘the magic mulatto trapped between two worlds ’
  3. Barack Obama, ‘A World that Stands as One’ [Speech, 24 July 2008], published in Obama for America, Change We can Believe In: Barack Obama’s Plan to Renew America’s Promise, (New York: Three Rivers Press, 2008), p. 261-271.: ‘My mother was born in the heartland of America, but my father grew up herding goats in Kenya. His father –my grandfather – was a cook, a domestic servant to the British’
  4. Barack Obama, ‘A World that Stands as One’, p. 261: ‘many others in the forgotten corners of the world’
  5. B Barack Obama, Dreams from My Father, pp. 9-10: ‘master Western technology and bring it back to forge a new, modern Africa’…‘returned to Africa to fulfil his promise to the continent’
  6. Obama for America, Change We can Believe In: Barack Obama’s Plan to Renew America’s Promise, (New York: Three Rivers Press, 2008), p.136-137.
  7. Raymond W. Capson, The United States in Africa: Bush policy and beyond, ( New York: Palgrave MacMillan, 2007), p. 1 ‘what could be done to change [the Bush] policy in ways that would make it fairer and more just?’
  8. Abdi Ismail Samatar, ‘Continuity in US Foreign Policy in Africa: Antithesis of Freedom & Democracy’, in Review of Africa Political Economy, No. 114: 709-717 (ROAP Publications Ltd., 2007) pp. 714 and 717 ‘Bluntly, I do not foresee any meaningful and positive change in US policy towards Africa in the near future…US policy towards Africa continues to be driven by self-interests, regardless of the period. This has meant support for dictatorships and disregard for the African people’s wish for democracy and autonomy to set their own economic and social priorities.’
  9. Obama for America, Change We can Believe In: Barack Obama’s Plan to Renew America’s Promise, (New York: Three Rivers Press, 2008), p.20 ‘incubators of resentment and anarchy that can become havens for terrorists’
  10. Raymond W. Capson, The United States in Africa: Bush policy and beyond, ( New York: Palgrave MacMillan, 2007), p. 20
  11. Sean McFate, ‘US Africa Command: Next step or Next Stumble?’, in African Affairs, 107/426, 111-120 (2007); pp.111-112
  12. Raymond W. Capson, The United States in Africa: Bush policy and beyond, ( New York: Palgrave MacMillan, 2007), p. 1
  13. Obama for America, Change We can Believe In, p. 111
  14. Akwe Amosu, ‘Dangerous Times for Africa’, in Review of Africa Political Economy, No. 114: 709-717 (ROAP Publications Ltd., 2007)p. 711 ‘The Gulf of Guinea is a critically important alternative zone from which the US intends to source some 25% of its needs by 2020. The need to secure oil supplies, particularly in the light on China’s competing interest, causes Was’
  15. Akwe Amosu, ‘Dangerous Times for Africa’, in Review of Africa Political Economy, No. 114: 709-717 (ROAP Publications Ltd., 2007)p. 711
  16. Obama for America, Change We can Believe In, pp.66-67; 71 and 74
  17. Barack Obama, ‘A World that Stands as One’ [Speech, 24 July 2008], published in Obama for America, Change We can Believe In: Barack Obama’s Plan to Renew America’s Promise, (New York: Three Rivers Press, 2008), p. 269 ‘extend our hand to the people in the forgotten corners of this world who yearn for lives marked by dignity and opportunity…to lift the child in Bangladesh from poverty, shelter the refugee in Chad….’
  18. Barack Obama, Dreams from My Father, p.xvii ‘my siblings, stretched across oceans and continents’