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La proclamation de la RépubliqueFilip Reyntjens, Pouvoir et Droit au Rwanda. Droit public et Evolution Politique, 1916-1973 (Tervuren, Koninklijk Museum voor Midden Afrika, 1985: pp.289-297)
Nous venons de voir qu'il fut décidé lors du colloque d'Ostende, du 5 au 12 janvier 1961, de reporter les élections législatives prévues pour janvier 1961. Cette décision, conforme à la résolution 1579 (XV) de l'Assemblée générale de l'ONU, était contraire aux voeux de la résidence et des partis politiques hutu, lesquels voulaient achever la révolution en légalisant ses acquis. La Commission de l'ONU pour le Ruanda-Urundi devait visiter le Rwanda fin janvier 1961 et il importait donc de prendre l'organisation internationale de vitesse. L'ordonnance législative No 02/16 du 15 janvier 1961 [1] conférait l'autonomie interne au Rwanda; les pouvoirs et attributions en furent accordés au Conseil du Rwanda et au gouvernement provisoire, composés essentiellement de Hutu, par l'ordonnance législative No 02/27 du 25 janvier 1961 [2]. La concession de l'autonomie interne à ces autorités était incontestablement contraire aux recommandations de l'ONU, et la Commission pour le Ruanda-Urundi ne manqua pas de protester formellement. Le Rwanda était cependant déjà une République de fait depuis la mise en place du gouvernement provisoire, l'installation des bourgmestres et le départ du mwami. Les tentatives de l'ONU de remettre en place le régime déchu méconnaissaient cette réalité et constituaient une menace permanente pour les autorités hutu, même soutenues par la résidence. Pour accaparer le pouvoir politique de façon durable, il fut procédé dès lors à l'opération connue comme le " coup d'Etat de Gitarama" [N.d.l.r. Lire Le conflit rwandais, section 3.3.3. La Révolution de 1959, dernier paragraphe où Charles Nkurunziza considère l'usage de l'expression 'Coup d'Etat' erronné car il s'agissait d'une décision des élus du peuple] . Suite à un plan de campagne convenu entre les leaders rwandais [3] et le résident Logiest, Jean Baptiste Rwasibo, ministre de l'Intérieur dans le gouvernement provisoire, convoqua tous les bourgmestres et conseillers communaux pour le samedi 28 janvier 1961 à Gitarama, le fief de Kayibanda. Ordre du jour de ce congrès national: "mesures à prendre pour le maintien de l'ordre et la pacification du pays" [4].2873 des 3125 bourgmestres et conseillers que comptait le pays étaient présents, acheminés à Gitarama par des véhicules mis à leur disposition par la résidence et les territoires. Une foule de plusieurs milliers de personnes se massaient autour du marché où se tenait la réunion. Un peloton de para-commandos belges se tenait discrètement dans les bananeraies en haut de la place; le colonel Logiest était également présent à Gitarama où il logeait chez l'administrateur Pattyn [5].
J.B. Rwasibo introduisit le sujet en soulignant que pour pacifier le pays, il fallait abolir la féodalité, la monarchie et leurs symboles, et choisir un nouveau chef sans lequel, dans la mentalité africaine, il ne peut y avoir de prospérité. J. Gitera, président du Conseil provisoire annonça en kinyarwanda la suppression de Kalinga qui serait remplacé par le drapeau rouge-jaune-vert et l'abolition de la monarchie, à laquelle succéderait la République. Le premier ministre du gouvernement provisoire, Gr. Kayibanda, reprit en français l'essentiel de la déclaration de Gitera. Il annonça que le mwami Kigeri V et sa dynastie étaient définitivement exclus, que les institutions de Kalinga et des abiru étaient abolies, que le drapeau rouge jaune et vert serait désormais le symbole du nouveau Rwanda et que le pays adoptait le régime républicain. [6].
Rwasibo invita dès lors les partis à présenter leurs candidats à l'élection présidentielle. Des candidats du Parmehutu, de l'Aprosoma, de l'Aredetwa et de l'Apadec furent présentés au vote [7], à l'issue duquel D. Mbonyumutwa, candidat du Parmehutu, obtint 2391 voix (83%) et J. Gitera, de l'Aprosoma, 433 (15%) [8]. Mbonyumutwa, l'ancien sous-chef dont l'agression à Byimana avait fait éclaté la jacquerie de novembre 1959, fut proclamé président de la République [9]. On procéda ensuite à l'élection de l'assemblée législative, qui devait réaliser de façon indirecte ce que l'ONU avait refusé d'accorder de manière directe [10]. Ce mode d'élection par les bourgmestres et conseillers communaux était conforme, il faut le rappeler, au décret intérimaire (art. 74). Les députés furent élus par territoires et en proportion de la population de ceux-ci: 8 pour Astrida, 5 pour Ruhengeri et Kigali, 4 pour Gitarama, Nyanza, Kibungo, Byumba et Gisenyi, et 3 pour Kibuye et Cyangugu. Le Parmehutu obtint 40 sièges (la totalité des territoires sauf Astrida). L'assemblée élut J. Gitera [11] comme président et L. Mpakaniye comme vice-président [12].
Sous l'influence de la pratique constitutionnelle belge, le président Mbonyumutwa désigna Gr. Kayibanda comme formateur du gouvernement, que ce dernier présenta immédiatement à l'assemblée [13]. Sa structure respectait l'esprit du statut d'autonomie interne: les portefeuilles de la Défense et des Relations extérieures, matières réservées à la Belgique, furent les seules qui n'étaient pas attribués à des ministres mais à des secrétaires d'Etat. Le président Mbonyumutwa annonça ensuite la création d'une Court Suprême dont I. Nzeyimana fut fait président. L'Assemblée adopta enfin la "Constitution de Gitarama", comptant 80 articles, qui fut promulguée le 1er février 1961 [14]. Le projet avait était rédigé par A. Makuza, ministre de la Justice dans le gouvernement provisoire; le texte en fut approuvé avant sa présentation au congrès, par d'autres promoteurs dont Gr. Kayibanda, J. B. Rwasibo et D. Mbonyumutwa. Les sources principales d'inspiration furent la constitution française et celles des pays de la Communauté française, ainsi que certaines dispositions de textes belges sur l'organisation politique et administrative du Ruanda-Urundi. [15]. Quelle fut la valeur juridique de cette "Constitution" ? Faut-il la mettre entre guillemets? Avec A. Durieux [16] nous ne pouvons souscrire à la thèse que cette Constitution aurait été valable en droit jusqu'à la promulgation de la Constitution du 24 novembre 1962 [17], et ce pour les raisons suivantes:
Cette invalidité juridique de la constitution n'enlève rien à l'importance capitale du congrès de Gitarama. Du point de vue de la légitimité matérielle, les décidions de Gitarama consacrèrent le succès politique de la révolution entamée en novembre 1959, et la résidence reconnut ces acquis pour autant qu'ils ne fussent pas explicitement contraires à l'ordre juridique colonial: le résident indiqua ainsi que "Monsieur Mbonyumutwa est de facto chef du pays" et que le drapeau républicain "est adopté par la majorité de la population depuis les événements de Gitarama, comme le signe de l'émancipation des masses par rapport au colonialisme féodal et européen" [25]. Les Nations Unies et les milieux belges défavorables à la démocratisation du pays avant son indépendance furent mis devant le fait accompli tandis que les leaders tutsi conservateurs, qui avaient déjà perdu l'initiative, virent la déchéance du régime monarchique et oligarchique confirmée. Fut-ce vraiment - comme il a été suggéré - un coup d'Etat du colonel Logiest? Pas tout à fait. Tous les éléments indispensables pour que les événements de Gitarama se produisent étaient présents: il fallait seulement permettre que qu'ils puissent avoir lieu et encourager leurs promoteurs. C'est ce que fit le résident spécial. Il assura le gouvernement provisoire que si celui-ci proclamait la république, il en faciliterait l'organisation et s'arrangerait pour apaiser Bruxelles et New York. En prenant ses initiatives, le colonel Logiest estimait ne pas commettre d'acte matériellement contraire à la politique belge, qui était d'acheminer le Rwanda vers l'indépendance dans la démocratie [26]. La résidence s'est dès lors limitée à stimuler, à protéger et à participer à la mise en oeuvre pratique. La proclamation de la République fut ainsi le point culminant d'un long processus essentiellement indigène d'émancipation des Hutu. Qu'ils aient été aidés et soutenus par le résident spécial et la plupart de ses collaborateurs est peu pertinent. Sans leurs griefs séculaires contre l'aristocratie, aucune promesse, aucun soutien d'agents étrangers n'auraient pu lancer une population entière sur le chemin de la révolution [27]. Cela n'empêche qu'il est improbable que la révolution aurait eu lieu sans le soutien accordé au mouvement hutu par la résidence et l'Eglise catholique. Ce qui distingue clairement le "coup" de Gitarama d'autres coups en Afrique, c'est qu'il eut lieu un an et demi avant l'accession du Rwanda à l'indépendance, lorsque le pays était encore sous tutelle de la Belgique. A cause de ce "timing" et vu qu'un coup de se produit normalement pas dans une situation coloniale, mais bien contre des gouvernement possédant le contrôle complet des structures de l'Etat, certains observateurs n'admettent pas l'emploi du terme "coup d'Etat" pour décrire la prise du pouvoir effectuée à Gitarama. [N.d.l.r. Lire également: Le conflit rwandais, section 3.3.3. La Révolution de 1959, dernier paragraphe où Charles Nkurunziza considère l'usage de l'expression 'Coup d'Etat' erronné car il s'agissait d'une décision des élus du peuple] . C'est vrai dans la mesure où le coup de force fut dirigé contre une parcelle du pouvoir. La seconde, l'Administration belge, détenait le monopole légal de la force armée. Si nous parlons donc de "coup d'Etat", il s'agit d'une forme toute particulière, bien qualifiée par l'expression "seizure of power from above" utilisée par Lemarchand [28]. Ce coup est l'aboutissement très net de la résiliation du "double consensus": visant une forme d'oppression interne, il fut soutenu par le pouvoir externe qui avait été, par le passé, le soutien principal de l'ancien régime. L'Administration belge agit paradoxalement comme un agent révolutionnaire. [29] Il va de soi que la résidence à Kigali et la résidence générale à Bujumbura ne pouvait admettre une quelconque complicité. Elles feignirent donc la surprise et la résignation devant la fait accompli.
Ce communiqué de Bruxelles ne fait que couvrir après coup les initiatives de la résidence. Contrairement à l'opinion de l' abbé Kagame, que "Bruxelles d'une part et Usumbura-Kigali, d'autre part, marchaient la main dans la main" [31], il semble que la responsabilité de l'action ait été prise essentiellement par le colonel Logiest, qui n'était sûr ni des intentions de Bujumbura ni de Bruxelles [32]. Ce rôle de cavalier seul ne suscita pas que de l'enthousiasme, même au sein du cadre territorial dont certains membres estimaient qu'il eût fallu montrer plus de loyauté envers l'aristocratie tutsi, sur laquelle on s'était appuyé pendant plus de quarante ans pour coloniser le territoire [33]. En août 1960 le colonel Logiest avait d'ailleurs déjà exprimé le désaccord entre la résidence et le gouvernement belge. En quelque sorte il annonça la possibilité d'un "coup" dans une lettre privée au ministre des colonies:
Le remplacement, en septembre 1960, de A. De Schrijver par le comte d'Aspremont Lynden comme ministre des Affaires africaines facilita les choses pour la résidence. Une relation de travail plus cordiale s'installa entre Bruxelles et Kigali et - l'expression est de Lemarchand - une politique d'entente se substitua à celle du parapluie [35]. Suite à l'action de l'ONU au Katanga le nouveau ministre ressentait très peu de sympathie pour l'organisation internationale. La Commission des Nations Unies pour le Ruanda-Urundi arriva à Bujumbura le jour même du congrès de Gitarama et apprit ce qui venait de se produire par la presse et la radio [36]. Le 7 février, elle fut mise au courant verbalement de la promulgation de l'ordonnance législative No 02/38 du 6 février 1961 accordant - avec effet rétroactif au 1er février 1961 - le pouvoir de l'autonomie interne aux autorités de Gitarama. A la suite de cette reconnaissance de fait qui était contraire à la résolution 1579 (XV), la commission estimait ne pas pouvoir traiter avec les autorités républicaines et limita sa tâche à une mission d'information pour le compte de l'Assemblée générale [37]. A juste titre, le rapport intérimaire de la commission met l'accent sur la responsabilité de la Belgique, sur le divorce qu'elle croyait constater entre les autorités locales et le gouvernement à Bruxelles, et sur le manque de collaboration et la méfiance rencontrés dans le Territoire. Notes
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