LA GUERRE CIVILE DE NOVEMBRE 1959
(F.
Nkundabagenzi,RWANDA POLITIQUE 1958-1960, pp.141-2)
Courier Africain du CRISP, Bruxelles, 5 février 1960
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Les événements sanglants de novembre 1959 furent
précédés d'une longue période de fièvre
politique. Dans l'attente de la déclaration gouvernementale, qui aurait
gagné à être faite plus rapidement, les
esprits se sont échauffés de part et d'autre. La Cité des 13 et 14 juin
1959 signalait déjà que les Tutsi
traditionalistes avaient entrepris une vaste campagne de dénigrement
contre les leaders hutu en citant les plus
actifs d'entre eux: Grégoire Kayibanda, Aloys Munyangaju, Joseph
Gitera. Un tract provocant, imprimé en
Belgique, avait été répandu à des milliers d'exemplaires dans tout le
Rwanda. Enfin, l'UNAR organisait
des meetings auxquels les partis hutu répliquaient par des
contre-meetings. L'UNAR tint une réunion publique,
le 13 septembre 1959 à Kigali et en organisa une autre le 20 septembre
à Astrida. Au cours de ces meetings,
de violentes critiques furent adressées à l'Adminsitration belge et aux
Missions. Par la suite, l'UNAR devait
démentir catégoriquement que de telles critiques aient été formulées.
A Astrida, le 20 septembre,
l'Aprosoma avait organisé une contre-manifestation pacifique groupant
quelque 4.000 personnes. Au retour
de cette manifestation, le leader de l'Aprosoma, M. Gitera Habyarimana,
fut assailli par quatre Pygmées armés.
Il fut sauvé grâce à l'intervention de la foule.
Fin octobre 1959 était affichée une proclamation
attribuée à l 'UNAR et désignant comme
traîtres au Rwanda toute une série de personnalités non "unaristes"
dont le leader du RADER et Mgr.
Perraudin. Dans une circulaire adressée aux prêtres du Rwanda
(24-09-1959), Mgrs Bigirumwami et
Perraudin prenaient nettement position contre l'UNAR dont ils
dénonçaient le caractère ultra-nationaliste.
De son côté, le RADER remettait au Gouverneur du Rwanda-Burundi une
note dénonçant nommément toute une
série d'actes de terrorisme de l'UNAR. L'Adminsitration prenait à son
tour des mesures disciplinaires
contre trois chefs qui avaient pris la parole à un meeting unariste:
Kayihura, Rwangombwa et Mungarurire.
Leur mutation donna lieu à une manifestation à Kigali, au cours de
laquelle la Force Publique fut
obligée d'intervenir ( 3 blessés et 1 mort). Le Mwami écrit alors au
Gouverneur pour lui demander
la levée des mutations décidées contre ces chefs
[n.d.l.r.Lire aussi la lettre du Mwami
Kigeri V du 16 octobre 1959, où le
monarque s'oppose aux sanctions prises contre le Chef Kayihura et
déclare que s'attaquer à ce dernier
c'est s'attaquer à l'honneur même du Mwami].
M.A. De Schrijver,
Ministre du Congo et du Rwanda-Burundi, donna la chronologie suivante
des événements:
Le 1er novembre, dans le Territoire de
Gitarama, un sous-chef hutu est blessé au cours
d'un attentat commis par des Tutsi parce qu'il n'avait pas signé la
lettre de démission des
autorités coutumière protestant contre la mutation d'un chef Tutsi,
membre de l'UNAR.
Le 5 novembre, en Territoire de Kisenyi,
un sous-chef Hutu est molesté pour la même raison.
Le 6 novembre, la situation s'aggrave
dans plusieurs territoires.
Le 7 novembre, un leader de l'Aprosoma
est assassiné par des hommes qui se disent être à la solde
des Tutsi. D'autres assassinats se produisent les jours suivants. Des
rencontres ont lieu entre groupes
rivaux, des cases sont incendiées par milliers. A partir de cette date,
les faits s'accompagnent de pillages
par des bandes organisées et du massacre d'une centaine de personnes
Le 7 novembre, le Vice-Gouverneur Général
lance un appel au calme. Le Mwami, entourés par des
conseillers UNAR, reproche aux forces de l'ordre leur carence et les
accuse de complicité avec les Hutu.
Il parle de rétablir l'ordre lui-même en mobilisant à cette fin les
Tutsi. Le Gouverneur du Rwanda-Burundi a alors
un entretien avec le Mwami et obtient que le rétablissement de l'ordre
soit concentré entre les mains
du seul colonel Logiest, détaché de Stanleyville. Il signe avec les
Mwami , le 10 novembre, une
proclamation conjointe appelant la population au calme et promettant de
renoncer à toute action
offensive des troupes Tutsi. En même temps deux unités de
para-commandos sont mises à sa disposition;
les forces de l'ordre étaient déjà passées de 4 pelotons de 300 hommes
à 24 pelotons.
Cette chronologie des événements est confirmée par
divers renseignements parvenus du Rwanda.
Le 1er novembre, un groupe de jeunes
tutsi attaqua et molesta le sous-chef Mbonyumutwa
dans le Ndiza.
Le 2 novembre, des groupes de Hutu se
ressemblèrent autour du centre extracoutumier de Gitarama
(les Arabisés qui y résident passent aux yeux des autochtones pour être
des hommes de l'UNAR),
mais cette manifestation fut pacifique.
Le 3 novembre par contre, de nombreux
rassemblements de Hutu
se produisirent autour de Gitarama où la bananeraie et la caféière du
chef tutsi Haguma furent partiellement
détruites. Le même jour, l'attitude du sous-chef Nkusi envers un groupe
de Hutu venus s'inquiéter du sort
du sous-chef hutu Mbonyumutwa excita leur colère. Les Hutu
poursuivirent Nkusi, qui venait de blesser
l'un d'eux, jusque dans sa maison qui fut saccagée. Le sous-chef Nkusi
fut blessé, le sous-chef
Katarabirwa et l'ancien sous-chef Matsiko furent tués. Ces événements
donnèrent le signal d'une
insurrection générale contre les propriétés des tutsi de la chefferie
qui furent détruites et
incendiées.
Le 4 novembre, l'agitation gagna le
Territoire de Kisenyi où l'on se mit également à piller et
à détruire les habitations des Tutsi, toutefois sans attenter à leur
vie.
Le 5 novembre, les incendies et les
pillages se répandirent dans tout le Kingogo.
Le 6 novembre, les troubles s'étendirent
à de nombreuses régions du pays et gagnèrent notamment
le Territoire de Ruhengeri où le leader hutu Bicamumpaka fit de vains
efforts pour calmer la population. Les Tutsis étaient passés aux
représailles: le leader hutu Secyugu fut assassiné par les Twa,
exécuteurs des hautes oeuvres de Tutsi.
Le 7 novembre, une véritable chasse à
l'homme, dans le Territoire de Kibuye, causa la mort d'une
soixantaine de personnes. A Nyanza même, le leader hutu Sagahutu était
enlevé par les Tutsi et conduit
à l'Igbami.
Le 8, la confusion était à son comble, les
bandes d'incendiaires parcourant presque toutes les régions.
En Territoire d'Astrida, où le calme était maintenu jusqu'alors grâce à
un accord conclus à l'initiative de
l'Administrateur de Territoire entre les chefs et les leaders
politiques, un groupe de Twa, venant de Nyanza,
assassina le leader hutu Polepole Mukwiye et son frère et enleva sa
famille qui fut conduite à l'Ibgami.
Le 9, le calme revenait dans les
Territoire de Kisenyi et de Kibuye, mais en Territoire de Ruhengeri,
les incendies continuèrent jusqu'au 12.
Le 10, les troubles eurent encore lieu en
Territoire d'Astrida, puis peu à peu l'ordre se rétablit.
A partir du 14, on ne signalait plus
aucun incident important. Mais la tension devait persister jusqu'au
début de décembre.
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