Extraits du rapport de l'UNAR sur sur les émeutes au Rwanda (10 novembre 1959)

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Extraits du rapport de l'UNAR sur les émeutes au Rwanda (10 novembre 1959)


(F. Nkundabagenzi,RWANDA POLITIQUE 1958-1960, pp.143-6)

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Lorsque le Parti Union Nationale Rwandaise fut créé, ceux qui avaient intérêt de baser les partis politiques sur les ethnies pour mieux provoquer la tension entre les différents groupes ethniques, les uns contre les autres, virent leur édifice machiavélique menacé d'écroulement parce que les objectifs des partis politiques allaient se transposer sur des idéologies plus élevées que les races et les clans. C'est ainsi qu'ils voulurent jouer leur dernière carte en précipitant les événements par une lutte acharnée contre l'Union Nationale Rwandaise qui avait osé parler d'indépendance nationale à une date trop rapprochée (1962), trouvent-ils, et contre la Monarchie au Rwanda, unique garantie actuelle de l'unité rwandaise.

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C'est dans cette atmosphère de tension politique que le Parti pour l'Emancipation Hutu (Parmehutu, filiale de l'Aprosoma), a déclenché à Gitarama, près de Kabgayi, l'évêché du Vicariat du même nom, des massacres des autorités coutumières et des membres ou sympathisants de l'Unions Nationale Rwandaise, par des hordes organisées et qui opéraient sous l'oeil indifférent de l'Administration locale, malgré les forces de l'ordre qu'elle détient.

Emeutes sanglantes au Rwanda: reportage des faits.

Lundi, 2-11-1959 , dans l'après-midi, un bruit courait que les membres du Parti pour l'Emancipation Hutu (Parti hutu), filiale de l' Aprosoma, avaient décidé d'attaquer le quartier des arabisés de Gitarama. Le Chef du lieu, M. Haguma, se rendit alors chez l'Administrateur Territorial Assistant Rheinhard, pour l'avertir de se qui se tramait et des incidents possibles. ce fonctionnaire répondit qu'il était déjà au courant et qu'il avait demandé un corps de la gendarmerie, mais qu'il croyait que les incidents n'éclateraient que le lendemain, les militaires seraient alors sur place.

Vers la soirée de cette journée, des attroupement se constituèrent au quartier des arabisés, provoquant et menaçant la population, attaquant certains passants et blessant deux personnes à coups de bâtons et de pierres Durant la nuit du lundi, les tambours, les cors sonnèrent toute la nuit en signe de ralliement.

Mardi, 3-11-1959 dans la matinée les blessés étaient au bureau du Territoire, où se trouvait le corps de la gendarmerie. L'Administrateur de Territoire Rheinhard se rendit au lieu de rassemblement des émeutiers; dès son retour, il passa au camp des arabisés leur disant qu'ils l'avertissent quand ils seront attaqués. Le chef de la chefferie se rend chez l'Administrateur Territorial Assistant et l'avertit que les émeutiers venaient d'attaquer le camp des arabisés. l'Administrateur Territorial Assistant répondit au chef qu'il va avoir un entretien avec Kayibanda G., leader du Parti pour l'Emancipation Muhutu, pour que ce dernier calme ses gens, vu que c'est lui qui a pouvoir sur eux.

Après le départ de l'Administrateur Territorial Assistant, les émeutiers, après avoir blessé quelques personnes à coups de bâtons, formèrent une bande qui s'armèrent immédiatement de couteaux, de lances, de bâtons, etc...Cette horde se dirigea , par la route Gitarama-Kigali, chez le chef de chefferie, passant devant le bureau du territoire. Le chef avertit immédiatement l'Administrateur Territorial Assistant, mais celui-ci prit la chose à la légère, alors qu'il voyait passer les bandes armées sur la voie publique, sous l'oeuil indifférent de la gendarmerie.

Quelques heures après, la caféière et la bananeraie du chef étaient détruite, les deux agents de l'Administration envoyés sur place déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu. Les bandes armes se dirigèrent en d'autres endroits blessant des personnes. Aucune intervention de la gendarmerie, aucune tentative de l'autorité pour arrêter les hordes malfaisantes.

Dans l'après-midi,on apprenait que des émeutes du même genre avaient éclaté dans la chefferie du Ndiza, par la bande des assaillants sous les ordres du sous-chef Mbonyumutwa Dominique, membre du comité directeur du mouvement social muhutu. Les émeutiers passèrent, dans la chefferie du Ndiza, aux actes de tueries et massacrèrent le sous-chef Katarabirwa, l'ex-sous-chef Matsiko, l'ex-juge Butwatwa. Au Marangara des actes d'extrême violence étaient commis par les bandes de l'Aprosoma. Aucune intervention de l'autorité responsable dans ce massacre. La soirée, le bilan des émeutes dans les deux chefferies était effrayant. La population était terrorisée, les huttesm incendiées et les gens fuyaient.

Mercredi, 4-11-1959 , les émeutes prenaient une ampleur dramatique: au Marangara les mêmes bandes armées massacraient le sous-chef Ruhinguka et son fils, le membre du Conseil de sous-chefferie Mututsi P. , sans compter les blessés graves et les dégâts aux biens.

Il y a lieu de noter que tous ces massacres se faisaient la journée, que M. le Résident s'est rendu sur les lieu du massacre et qu'il a parlé aux insurgés.

La journée du 4-11-1959 , au Ndiza, le chef était attaqué et dépouillé. sa maison était saccagée, le chef du prendre la fuite avant qu'il ne soit massacré; le sous-chef Mbonyumutwa se proclamait chef de l'endroit, sans que l'autorité européenne intervienne, alors qu'un peloton de la gendarmerie était sur place.

La journée du jeudi, les actes de violence continuaient, les huttes brûlaient d'ici delà, plusieurs personnes étaient grièvement blessées. L'intervention de l'autorité compétente restait inefficace.

Jeudi, 5-11-1959 , M.le Vice-Gouverneur Général, J.-P. Harroy et M. le Résident du Rwanda Preud'homme se rendaient dans le Territoire de Gitarama où ils rencontrèrent le chef du Parti pour l'Emancipation Hutu, Kayibanda Gr. , et tinrent conseil avec lui dans les bureaux du Territoire même. Ensuite ils se rendirent à Nyanza, où ils conférèrent avec le Mwami et la délégation de l'Union Nationale Rwandaise qui avait demandé une audience au Vice-Gouverneur Général.

Ils promettaient une intervention immédiate et efficace à la délégation de l'Union Nationale Rwandaise et à la population qui était rassemblée au Bureau du Centre Administratif du Pays pour demander aux Représentants du Gouverneur d'aplanir la situation et arrêter l'effusion de sang.

C'est au cours de cette journée, au moment où le Vice-Gouverneur Général répondait à la population qui l'assaillait de questions, que M. le Résident à la suite d'une intervention , a lancé le mot " je m'en fous".

Le samedi 7-11-1959 , les émeutes continuaient dans les régions où l'Aprosoma avait lancé l'offensive, mais la population avait été excitée et croyait qu'il s'agissait des ennemis de la monarchie.

C'est dans cette soirée qu'elle prit alors la défensive et déclencha de terribles représailles contre les membres de l'Aprosoma.

La population tout entière se donna, sans chef, le mot d'ordre de punir ceux qu'elle appelait les ennemis de la Monarchie. Dès lors, on compte un nombre considérable de mort et de blessés. On pourrait l'évaluer présentement à plus de cent morts et des centaines de blessés. Dans la soirée de cette journée, M.De Weerde, Administrateur Territorial Assistant de Nyanza, tira sur un groupe d'hommes rassemblés sur la route et qui, alertés par les émeutes de Gitarama se mettaient sur la défensive. Le Monsieur en question tua un homme et en blessa six. A ce moment, l'opération militaire sur le pays n'avait pas encore été décrétée. Il nous revient également que les hommes en question n'avaient pas tenté d'attaquer la gendarmerie.

C'est le 8 seulement que la Force Publique a été réquisitionnée et que l'autorité tutélaire a organisé un Service d'ordre en vue d'arrêter le développement de la situation. M. le Vice-Gouverneur Général, Gouverneur du Ruanda-Urundi dut recourir à l'autorité militaire du Congo Belge pour avoir des troupes suffisantes.

La journée du 9-11-1959 débuta dans le calme mais se révéla la plus ensanglantée à cause des incidents au Bufundu, Marangara et les massacres à Kibuye où l'Aprosoma enregistra une perte de vies humaines de l'ordre de 50 personnes. Il y eut également de nombreux blessés ainsi que des huttes brûlées.

Cette journée fut la plus dramatique entre toutes; les émeutes duraient déjà depuis huit jours. Le Mwami n'avait cessé de demander à M. le Résident du Rwanda et le Vice-Gouverneur Général de prendre une décision pour empêcher les troubles, mais sans aucune réponse. La même soirée, le Mwami envoyait un télégramme à M. le Vice-Gouverneur Général l'invitant à se rendre à Nyanza pour prendre ensemble des mesures radicales en vue d'empêcher le désastre. M. le Vice-Gouverneur Général acceptait cette invitation à condition qu'un dispositif militaire soit mis en place pour assurer sa sécurité.

Le lendemain, M. le Vice-Gouverneur Général eut une entrevue avec le Mwami et les membres de la Députation Permanente en vue de chercher les solutions susceptibles d'arrêter l'effusion de sang. La première mesure qui s'imposer pour rétablir l'ordre immédiatement fut celle de mettre le pays sous le régime de l'opération militaire, ce qui postule que toutes les autorités militaires, civiles, tant européennes qu'indigènes, devaient obéir à un commandement unique.

La Députation permanente du Conseil Supérieur du Pays resterait en permanence auprès du Mwami pour établir liaison entre lui et le commandement militaire.

L'envoi d'une proclamation signée conjointement par le Mwami et le Vice-Gouverneur Général pour appeler la population au calme et lui faire savoir les mesures prises pour le rétablissement de l'ordre. Cette journée fut marquée par l'arrestation de MM. Kimonyo Ubald, chef de la chefferie de Mayaga, Semafara Léonidas, Président-suppléant du Tribunal du pays. On signalait également que la gendarmerie avait dû ouvrir le feu sur un groupe de personnes qui tentaient d'attaquer la maison d'un évolué.

Aussi nous apprenons par les derniers renseignements que dans le Territoire de Kisenyi, M. l'Administrateur a tiré sur une foule rassemblée et a blessé six personnes. A Musambira, Territoire de Gitarama, la gendarmerie a blessé plusieurs personnes tuant plus d'une dizaine. La situation est confuse, les tueries continuent.

Il est par conséquent impossible d'établir présentement le bilan de victimes et de dégâts matériels de cette lutte intestine ainsi que des suites politiques, sociales et économiques qui en résulteront.

Quelle est l'opinion de la population sur l'origine et les causes de ces sanglantes émeutes?

La masse populaire pense qu'il s'agit d'une tentative d'une petite fraction de la population, qui, après avoir essayé vainement d'instaurer le régime républicain lors de la mort du Mwami Mutara III, essaie par la force d'écarter ou de supprimer le nouveau Mwami afin de prendre le pouvoir et instauré ce régime redouté par elle. Elle incrimine dans ce coup les belges et les missionnaires (Pères Blancs), auxquels elle reproche de soutenir visiblement les ennemis de la Monarchie. Il fallu d'ailleurs l'intervention de personnes influentes pour empêcher cette masse de s'attaquer aux blancs.

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La majorité de l'élite rwandaise pense que les regrettables émeutes sanglantes actuelles trouvent leur origine dans la politique coloniale de "diviser pour régner". Elle est convaincu que les émeutes qui ont éclaté avaient été bien longtemps préparées par l'Administration locale pour être au point au moment où l'élite rwandaise demanderait l'indépendance nationale. Cette élite suspecte déjà la déclaration gouvernementale quant au problème social hutu-tutsi du Rwanda et considère ces troubles comme une manoeuvre du colonialisme pour retarder l'indépendance nationale du Territoire sous tutelle. Elle sait qu'il ne s'agit pas d'un conflit entre les bahutu et les batutsi, mais un conflit d'opinion entre les partisans de la levée de la tutelle belge, donc de l'indépendance du pays, et ceux du maintien de cette tutelle.

En effet la masse populaire, ayant constaté que l'Administration laissait massacrer les autorités et les personnes qui sont pour l'indépendance, s'est levée toute entière pour opérer des représailles et c'est ce qui a causé tant de perte de vies humaines et qui en même temps a décidé l'Administration tutélaire à intervenir.

Cette élite trouve que la puissance tutrice ne cache plus ses intentions de retarder l'auto-détermination du pays, car elle essaie par tous les moyens de fausser l'opinion internationale sur la situation politique réelle du pays. Elle n'hésite plus d'envoyer de faux rapports à l'ONU, de créer des partis politiques ayants quelques dizaines de membres mais qu'elle présente à l'opinion internationale comme groupements politiques importants, de radiodiffuser de faux communiqués, etc...

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Pour résoudre le problème du conflit existant, il n'y a qu'une seule solution efficace, c'est que les Nations Unies, qui ont la mission sublime de protéger les populations des pays sous leur tutelle, prennent les choses en main et envoient d'urgence sur place une Commission Internationale, la seule pouvant donner une garantie d'impartialité, afin qu'elle mène une enquête approfondie sur a situation politique au Rwanda. Cette Commission seule inspirerait la confiance aux populations désespérées, mais devrait être complètement indépendante dans sa mission d' enquête. Elle ne devrait, au cours de l'interrogatoire, comprendre aucun représentant de la Puissance Administrante. Nous souhaitons également qu'une Commission du Conseil de tutelle reste permanente pour surveiller les pochaines élections au Rwanda. De plus, compte tenu des émeutes actuelles et dont l'intervention tardive et barbare des forces de l'ordre en mettant le pays sous le régime de l'opération militaire, a fait à elle seule des victimes dont le nombre ne peut encore être évalué, nous demandons l'intervention d'une Force Internationale durant la période des troubles, conformément au télégramme que l'Union Nationale Rwandaise vous a envoyé ce jour.

Le peuple rwandais a confiance en l'ONU et sollicite son bienveillant appui pour recouvrer ses droits et ses libertés.




Nyanza, Rwanda, le 10 novembre 1959

Union Nationale Rwandaise

Président:
(sé) RUKEBA François.
Secrétaire:
(sé) RWAGASANA Michel
Secrétaire:
(sé) NTARUGERA Védaste
Vice-Président:
(sé) REBERO Cosma

Les leaders:

(sé) KAYIHURA Michel (sé) RWANGOMBWA Chrisostome
(sé) MUNGARURIRE Pierre

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