Le 25 avril 1956
Monsieur le Vice-gouverneur Général,
J'ai été péniblement impressionné par les débats du Conseil de Gouvernement Général
au sujet de la représentation des indigènes
dans le futur Conseil réformé.
Au lieu d'un débat de bonne foi, se basant sur la véracité des faits, j'assistais à
un habile étalage de contre-vérités
et à une crainte générale des membres d'égratigner même légèrement le colosse mututsi.
J'avais fait la proposition de réserver une sous catégorie, composée de quatre
membres autochtones et européens,
pour la représentation distincte des Bahutu.
Cette proposition rencontra l'opposition farouche du Mwami Mutara qui publia une
note tentdancieuse, dont chaque alinéa mériterait sévère
réfutation.
Il n'y aurait "aucun critère pour différencier les termes mututsi et muhutu".
Ahurissante affirmation que réfute toute
toute la structure sociale du Ruanda-Urundi (voir p. ex. J.J. Maquet, Le problème
de la domination Tutsi;R. Bourgeois,
Banyarwanda et Barundi;J. Vanhove, Essai de droit coutumier du Ruanda )
Rentré chez moi dimanche soir, je réunis mon conseil, non d'entreprise, mais de famille:
le clerc de l'union Eurafricaine, mon chauffeur,
mes boys, tous Batutsi. Je leur communiquan la déclaration du Mwami. Ce fut un éclat de rire général!
Je regrette que les graves Conseillers du Vice-gouvernement général n'aient pas eu la même
réaction d'objectivité que ces gens simples.
Avant cela, j'avais déjà taquiné MM. Bwanakweri et bihumugani, leur disant que
je n'avais jamais soupçonné
auparavant qu'ils eussent pu être des Bahutu. Je me sentis vite que je ne devais
pas pousser plus loin la plaisanterie.
La vérité, c'est que la structure sociale du Ruanda-Urundi est une des plus
cloisonnées du monde. C'est régime de
"castes"(Maquet). Il faudrait aller jusqu'aux Indes pour en trouver de plus fermées.
Dois-je rappeler les évidences niées par le Mwami Mutara? Il y a d'une part
environ 100.000 Batutsi purs ou à peu près,
qui se hiérarcissent en rangs divers de noblesse, puis environ 500.000 assimilés
Batutsi, c'est-à-dire Batutsi métissés de Bahutu,
Batutsi pauvres ou déchus, Bahutu enrichis se disant Batutsi. C'est une classe
intermédiaire entre la noblesse et le peuple.
Enfin il y a ce peuple, ces 3.500.000 Bahutu purs, manants, fadis serfs
imposables et corvéables à merci, aujourd'hui encore empreints de servililté vis-à-vis de la race seigneuriale
que la présence du Mututsi leur fait incontinent baisser les yeux et céder le passage,
sinon lacher leurs produits,au marché ou sur leurs propres collines, à des prix dérisoires.
Voici la classe sociale, aujourd'hui encore terriblement exploitée, pour laquelle je
demandais, comme première chance de libération, une représentation distincte et
légalement assurée.
Le Conseil refusa à l'unanimite cette représentation', et il n'accorda que
la nommiation de quatre représentants des autochtones en général, sans oblligation
pour le Gouverneur de les choisir comme représentants de la classe sociale inférieure.
Le Mwami Mutara fut évidemment dans son rôle en s'opposant à ma proposition.
Il est très humain de défendre ses privilèges de caste, même s'ils sont injustes,
et de les défendre à coups de faux arguments quand il n'en existe pas de vrais.
Mais où commança mon indignation, ce fut quand j'entendis Mgr.Martin, représentant des indigènes,
dont la croix pastorale est l'emblème de la charité, épouser la thèse du Mwami, et déclarer sans vergogne
que les chefs Batutsi étaient les protecteurs naturels des Bahutu.On se demande contre qui?
Il se contredit d'ailleurs le lendemain, en parlant lui même des exactions des Chefs, Sous-chefs
et abahamagazi (en pratique des Batutsi) sur leurs sujets Bahutu. Mgr Martin a pour excuse que ce fut toujours
la politique de l'Eglise, pour sauvegarder ses intérêts spirituels, de se ranger du côté
des puissant du jour, dût-ce être au détriment de la justice et de la charité.
Quant à M. Goossens, qu est membre de la Commission pour la protection des indigènes
et qui est l'auteur de la prédiction: "il y aura un jour une lame de fond dans ce pays",
je l'avais entretenu de mon projet quelques jours auparavnt. Il en avait été enthousiasmé.
Après cela il eut une conversation avec le Mwami Mutara, et il fit volte-face.
Il faut croire que le Mwami a de puissants moyens de persuasion.
Quant qux membres du Conseil, ils estimèrent plus prudent de se tenir cois, et je fus
absolument le seul à éssayer de faire reconnaitre publiquement la véracité d'une situation
universellement connue, et la nécessité d'un système de représentation qui n'est que l'ABC
de la démocratie et de la justice sociale.
ce système ayant été rejeté à l'unanimité, sauf ma voix, le Ruanda-Urundi offrira donc e spectacle
d'une organisation politique encore plus aristocratique et rétrograde que l'Ancien Régime.
Les Etats Généraux en France faisaient aux moins sa place au Tiers Etat. C'est ce Tiers Eta que j'ai essayé en vain
d'introduire dans le Conseil.
La classe cosiale inférieure des 3.500.000 Bahutu restera donc sans aucune
garantie légale de représentation
étant simplement à la merci des nommination d'un Gouvernement qu pourra être, soit clairvoyant
et courageux, soit (comme on l'a vu parfois) tout bonnement opportuniste.
Je ne dois pas démontrer comment les élections des Conseils indigènes n'assurent aucune
audience àla voix du peupl. Tout le monde sait dans le pays que ces élections sont une grosse
farce, dont les rusés Batutsi tirent toutes les ficelles.
Je ne puis admettre la phrase que vous avez vous-même répétée plusieurs fois, à savoir que
les Conseils de Pyas ont quatre millions d'hommes derrière eux. Un peuple opprimé ne soutient
pas ses oppresseurs. Les Conseils de Pays ne représentent pas plus le peuple du Ruanda et
de l'Urundi que le Soviet suprême le peuple russe.Plusieurs autochtones ont d'ailleurs
déjà écrit dans ce sens dans la presse locale.
Quant à la proposition du Mwami Mutara d'introduire le suffrage universel, c'est bien là
le comble de l'astuce mututsi.Il pense donner le change à ces naïfs que sont les blancs, sachants
très bien, lui, que de véritable suffrage universel il n'y aura jamais que la façade.
le jour où le suffrage universel serait véritablement introduit au Ruanda-Urundi
chez un peuple conscient de ses droit,il n'y aurait en effet plus un Mututsi élu dans les
Conseils indigènes, plus un Mututsi supporté comme Chef ou Sous-chef, ni plus un gros
éleveur toléré sur les collines. Ce n'est évidemment pas cela que le Mwami Mutara souhaite.
Un autre argument du Mwami était qu'une représentation séparée des Bahutu constituerait
une politique de ségregation d'un peuple.
Affirmation ridicule. Le peuple belge est-il soumis à ségrégation parce qu'il y a quatre partis
au parlement, le P.S.C parce qu'il a une aile flamande et une aile wallonne, la société SOMUKI
parce que son dorecteur générale siège dans la catégorie des Associations patronales et un
des agents dans celle des Associations professionnelles d'employés?
En réalité, par cette déclaration le Mwami Mutara a révélé sa mentalité anti-démocratiques.
Il tient pour le parti unique, celui des Batutsi, qui doit continuer à dominer les deux autres
groupes autochtones.Il a très bien senti qu'une représentation distincte des Bahutu serait la
première fissure dans la domination monolithique mututsi, et c'est celle-là qu'il entend
sauvegarder à tout prix.
Il est lamentable qu'il ne se soit pas trouvé au Conseil un seul homme assez sincère et courage
pour lui riposter, et que les arguments les plus pertinents que j'étais seul à avancer, tombaient tout
droit dans le vide.
A un siècle de distance,la position des membres du Conseil ressemble étrangement à la
position réactionnaire des patrons du XIXème siècle, essayant d'étouffer la naissance d'un
parti ouvrier et des premiers syndicats.
Les grimaces épouvantées de certains membres, suite à ma proposition, sont le plus éloquents des aveux.
Cela pourrait devenir un peu trop sérieux, pensaient-ils.
L'opposition d'intérêts entre les collectivités mututsi et muhutu que vous avez
vous-même reconnue et appelée "le problème social le plus aigu du Territoire",
et qui en est le drame humain le plus poignant, restera donc officiellement ignorée de nos institutions
et sans moyen organique de défense.
C'est là une position tellement peu sincère et tellement injuste que je ne puis en conscience
m'y compromettre de quelque manière. En conséquence, je me trouve au regret de vous prier d'accepter
ma démission de membre du Conseil de Vice-gouvernement Général du Ruanda-Urundi.
Veuillez agréer, Monsieur le Vice-Gouverneur Général, l'assurance de ma haute considération.
Le Président
A. Maus