RWANDA POLITIQUE

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Lettre de M.A Maus au Vice-gouverneur Général(1).


(F. Nkundabagenzi,RWANDA POLITIQUE 1958-1960, pp.13-15)

Cette lettre réclame la représentation des Bahutu au sein du Conseil de Gouvernement Général et réfute les objections opposées par les Bami et Mgr. martin du Burundi.

Le 25 avril 1956

Monsieur le Vice-gouverneur Général,

J'ai été péniblement impressionné par les débats du Conseil de Gouvernement Général au sujet de la représentation des indigènes dans le futur Conseil réformé.

Au lieu d'un débat de bonne foi, se basant sur la véracité des faits, j'assistais à un habile étalage de contre-vérités et à une crainte générale des membres d'égratigner même légèrement le colosse mututsi.

J'avais fait la proposition de réserver une sous catégorie, composée de quatre membres autochtones et européens, pour la représentation distincte des Bahutu.

Cette proposition rencontra l'opposition farouche du Mwami Mutara qui publia une note tentdancieuse, dont chaque alinéa mériterait sévère réfutation.

Il n'y aurait "aucun critère pour différencier les termes mututsi et muhutu". Ahurissante affirmation que réfute toute toute la structure sociale du Ruanda-Urundi (voir p. ex. J.J. Maquet, Le problème de la domination Tutsi;R. Bourgeois, Banyarwanda et Barundi;J. Vanhove, Essai de droit coutumier du Ruanda )

Rentré chez moi dimanche soir, je réunis mon conseil, non d'entreprise, mais de famille: le clerc de l'union Eurafricaine, mon chauffeur, mes boys, tous Batutsi. Je leur communiquan la déclaration du Mwami. Ce fut un éclat de rire général!

Je regrette que les graves Conseillers du Vice-gouvernement général n'aient pas eu la même réaction d'objectivité que ces gens simples.

Avant cela, j'avais déjà taquiné MM. Bwanakweri et bihumugani, leur disant que je n'avais jamais soupçonné auparavant qu'ils eussent pu être des Bahutu. Je me sentis vite que je ne devais pas pousser plus loin la plaisanterie.

La vérité, c'est que la structure sociale du Ruanda-Urundi est une des plus cloisonnées du monde. C'est régime de "castes"(Maquet). Il faudrait aller jusqu'aux Indes pour en trouver de plus fermées.

Dois-je rappeler les évidences niées par le Mwami Mutara? Il y a d'une part environ 100.000 Batutsi purs ou à peu près, qui se hiérarcissent en rangs divers de noblesse, puis environ 500.000 assimilés Batutsi, c'est-à-dire Batutsi métissés de Bahutu, Batutsi pauvres ou déchus, Bahutu enrichis se disant Batutsi. C'est une classe intermédiaire entre la noblesse et le peuple.

Enfin il y a ce peuple, ces 3.500.000 Bahutu purs, manants, fadis serfs imposables et corvéables à merci, aujourd'hui encore empreints de servililté vis-à-vis de la race seigneuriale que la présence du Mututsi leur fait incontinent baisser les yeux et céder le passage, sinon lacher leurs produits,au marché ou sur leurs propres collines, à des prix dérisoires.

Voici la classe sociale, aujourd'hui encore terriblement exploitée, pour laquelle je demandais, comme première chance de libération, une représentation distincte et légalement assurée.

Le Conseil refusa à l'unanimite cette représentation', et il n'accorda que la nommiation de quatre représentants des autochtones en général, sans oblligation pour le Gouverneur de les choisir comme représentants de la classe sociale inférieure.

Le Mwami Mutara fut évidemment dans son rôle en s'opposant à ma proposition. Il est très humain de défendre ses privilèges de caste, même s'ils sont injustes, et de les défendre à coups de faux arguments quand il n'en existe pas de vrais.

Mais où commança mon indignation, ce fut quand j'entendis Mgr.Martin, représentant des indigènes, dont la croix pastorale est l'emblème de la charité, épouser la thèse du Mwami, et déclarer sans vergogne que les chefs Batutsi étaient les protecteurs naturels des Bahutu.On se demande contre qui?

Il se contredit d'ailleurs le lendemain, en parlant lui même des exactions des Chefs, Sous-chefs et abahamagazi (en pratique des Batutsi) sur leurs sujets Bahutu. Mgr Martin a pour excuse que ce fut toujours la politique de l'Eglise, pour sauvegarder ses intérêts spirituels, de se ranger du côté des puissant du jour, dût-ce être au détriment de la justice et de la charité.

Quant à M. Goossens, qu est membre de la Commission pour la protection des indigènes et qui est l'auteur de la prédiction: "il y aura un jour une lame de fond dans ce pays", je l'avais entretenu de mon projet quelques jours auparavnt. Il en avait été enthousiasmé. Après cela il eut une conversation avec le Mwami Mutara, et il fit volte-face. Il faut croire que le Mwami a de puissants moyens de persuasion.

Quant qux membres du Conseil, ils estimèrent plus prudent de se tenir cois, et je fus absolument le seul à éssayer de faire reconnaitre publiquement la véracité d'une situation universellement connue, et la nécessité d'un système de représentation qui n'est que l'ABC de la démocratie et de la justice sociale.

ce système ayant été rejeté à l'unanimité, sauf ma voix, le Ruanda-Urundi offrira donc e spectacle d'une organisation politique encore plus aristocratique et rétrograde que l'Ancien Régime. Les Etats Généraux en France faisaient aux moins sa place au Tiers Etat. C'est ce Tiers Eta que j'ai essayé en vain d'introduire dans le Conseil.

La classe cosiale inférieure des 3.500.000 Bahutu restera donc sans aucune garantie légale de représentation étant simplement à la merci des nommination d'un Gouvernement qu pourra être, soit clairvoyant et courageux, soit (comme on l'a vu parfois) tout bonnement opportuniste.

Je ne dois pas démontrer comment les élections des Conseils indigènes n'assurent aucune audience àla voix du peupl. Tout le monde sait dans le pays que ces élections sont une grosse farce, dont les rusés Batutsi tirent toutes les ficelles.

Je ne puis admettre la phrase que vous avez vous-même répétée plusieurs fois, à savoir que les Conseils de Pyas ont quatre millions d'hommes derrière eux. Un peuple opprimé ne soutient pas ses oppresseurs. Les Conseils de Pays ne représentent pas plus le peuple du Ruanda et de l'Urundi que le Soviet suprême le peuple russe.Plusieurs autochtones ont d'ailleurs déjà écrit dans ce sens dans la presse locale.

Quant à la proposition du Mwami Mutara d'introduire le suffrage universel, c'est bien là le comble de l'astuce mututsi.Il pense donner le change à ces naïfs que sont les blancs, sachants très bien, lui, que de véritable suffrage universel il n'y aura jamais que la façade.

le jour où le suffrage universel serait véritablement introduit au Ruanda-Urundi chez un peuple conscient de ses droit,il n'y aurait en effet plus un Mututsi élu dans les Conseils indigènes, plus un Mututsi supporté comme Chef ou Sous-chef, ni plus un gros éleveur toléré sur les collines. Ce n'est évidemment pas cela que le Mwami Mutara souhaite.

Un autre argument du Mwami était qu'une représentation séparée des Bahutu constituerait une politique de ségregation d'un peuple.

Affirmation ridicule. Le peuple belge est-il soumis à ségrégation parce qu'il y a quatre partis au parlement, le P.S.C parce qu'il a une aile flamande et une aile wallonne, la société SOMUKI parce que son dorecteur générale siège dans la catégorie des Associations patronales et un des agents dans celle des Associations professionnelles d'employés?

En réalité, par cette déclaration le Mwami Mutara a révélé sa mentalité anti-démocratiques. Il tient pour le parti unique, celui des Batutsi, qui doit continuer à dominer les deux autres groupes autochtones.Il a très bien senti qu'une représentation distincte des Bahutu serait la première fissure dans la domination monolithique mututsi, et c'est celle-là qu'il entend sauvegarder à tout prix.

Il est lamentable qu'il ne se soit pas trouvé au Conseil un seul homme assez sincère et courage pour lui riposter, et que les arguments les plus pertinents que j'étais seul à avancer, tombaient tout droit dans le vide.

A un siècle de distance,la position des membres du Conseil ressemble étrangement à la position réactionnaire des patrons du XIXème siècle, essayant d'étouffer la naissance d'un parti ouvrier et des premiers syndicats.

Les grimaces épouvantées de certains membres, suite à ma proposition, sont le plus éloquents des aveux. Cela pourrait devenir un peu trop sérieux, pensaient-ils.

L'opposition d'intérêts entre les collectivités mututsi et muhutu que vous avez vous-même reconnue et appelée "le problème social le plus aigu du Territoire", et qui en est le drame humain le plus poignant, restera donc officiellement ignorée de nos institutions et sans moyen organique de défense.

C'est là une position tellement peu sincère et tellement injuste que je ne puis en conscience m'y compromettre de quelque manière. En conséquence, je me trouve au regret de vous prier d'accepter ma démission de membre du Conseil de Vice-gouvernement Général du Ruanda-Urundi.

Veuillez agréer, Monsieur le Vice-Gouverneur Général, l'assurance de ma haute considération.

Le Président
A. Maus



Lisez aussi la réponse que le Vice-gouverneur Général a donnée à cette lettre

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