Kabgayi, 11 février 1959.
...Il y a aussi dans notre cher Ruanda, comme dans beaucoup
d’ autres pays du monde, divers groupes sociaux. La distinction de ces groupes
provient en grande partie de la race mais aussi d’ autres facteurs, comme la
fortune et le rôle politique ou la religion. Il y a des Africains, des Européens
et des Asiatiques. Parmi les Africains, il y a les Batutsi, les Bahutu et les Batwa,
il y a des riches et des pauvres, et des cultivateurs ; il y a des commerçants et
des artisans ; il y a des catholiques et des protestants, des hindous et des
musulmans et il y a encore beaucoup de païens, il y a les Gouvernants et les Gouvernés.
Pour le moment, le problème est surtout agité à propos des
différentes races entre Ruandais.
Cette diversité de groupes sociaux et surtout de races
risque chez nous de dégénérer en divisions funestes pour tout le monde.
Chers Chrétiens du Ruanda, Nous faisons appel à votre bon sens et à votre
charité pour que Dieu nous épargne ce malheur.
Nous sommes sûr que Notre appel, inspiré uniquement par
l’ amour que Nous portons à tous et à chacun de Nos enfants, à quelque groupe
qu’ils appartiennent, trouvera un écho fidèle et généreux dans vos coeurs de
chrétiens. Nous désirons cependant vous éclairer sur ce sujet car dans
le pays commencent à se répandre toutes sortes d’idées dont beaucoup ne
sont pas conformes à l’enseignement de l’ Eglise.
Constatons d’abord qu’il y a réellement au Ruanda
plusieurs races assez nettement caractérisées bien que des alliances
entre elles aient eu lieu et ne permettent pas toujours de dire à
quelle race tel individu appartient. Cette diversité de races dans
un même pays est un fait normal contre lequel d’ailleurs nous ne
pouvons rien. Nous héritons d’un passé qui ne dépendait pas de nous.
Acceptons donc d’être plusieurs races ensemble et essayons de nous
comprendre et de nous aimer comme des frères d’un même pays.
Toutes les races sont également respectables et
aimables devant Dieu
Chaque race a ses qualités et ses défauts.
Personne d’ailleurs ne peut choisir de naître dans un groupe
plutôt que dans un autre. Il est injuste par conséquent, et contraire
à la charité, de faire grief à quelqu’un d’ appartenir à telle ou telle
race, et surtout de le mépriser à cause de sa race. La solution, même
purement naturelle, est que, des gens appartenant à des races différentes
s’entendent et s’harmonisent surtout si, par le jeu de l’histoire, ils
habitent côte à côte sur le même territoire....
Dans notre Ruanda, les différences et les inégalités
sociales sont, pour une grande part, liées aux différences de races,
en ce sens que les richesses d’une part, et le pouvoir politique et
même judiciaire d’autre part, sont en réalité en proportion considérable
entre les mains des gens d’une même race. Cet état de chose est l’héritage
d’un passé que nous n’ avons pas à juger. Mais il est vrai que cette situation
de fait ne répond plus aux normes d’une organisation saine de la société ruandaise
et pose aux Responsables de la chose publique des problèmes délicats et inéluctables.
Nous n’avons pas, comme évêque représentant l’Eglise dont le
rôle est surnaturel, à donner ni à proposer à ces problèmes des solutions d’ordre
technique, mais il Nous appartient de rappeler, à tous ceux, autorités en charge
ou promoteurs de mouvements politiques, qui auront à les trouver, la loi divine
de la justice et de la charité sociales.
Cette loi demande que les institutions d’un pays soient telles
qu’ elles assurent réellement à tous ses habitants et à tous les groupes sociaux
légitimes, les mêmes droits fondamentaux et les mêmes possibilités d’ascension
humaine et de participations aux affaires publiques. Des institutions qui
consacreraient un régime de privilèges, de favoritisme, de protectionnisme,
soit pour des individus soit pour des groupes sociaux, ne seraient pas
conformes à la morale chrétienne...
La morale chrétienne demande à l’Autorité qu’Elle
soit au service de toute la communauté et non pas seulement d’un
groupe, et qu’Elle s’attache avec un particulier dévouement et par
tous les moyens possibles au relèvement et au développement
culturel, social et économique de la masse de la population.
L’Eglise est contre la lutte des classes
entre elles, que l’origine de ces classes soit la richesse
ou la race ou quelque autre facteur que ce soit, mais
elle admet qu’une classe sociale lutte pour ses intérêts
légitimes par les moyens honnêtes, par exemples, en se
groupant en associations. La haine, le mépris, l’esprit
de division et de désunion, le mensonge et la calomnie sont
des moyens de lutte malhonnêtes et sévèrement condamnés par Dieu.
N’écoutez pas, chers Chrétiens, ceux qui, sous prétexte d’amour pour
un groupe, prêchent la haine et le mépris d’un autre groupe...
A. PERRAUDIN,
Vicaire apostolique de Kabgayi.