La mort de Mutara III et l’ avènement de Kigeli V.

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La mort de Mutara III et l’ avènement de Kigeli V.

Cet article est de M. A. Maus, paru dans la revue « Eurafrica », Bruxelles, 1959, n. VIII, pp.17-21.

(F. Nkundabagenzi(éd.), RWANDA POLITIQUE 1958-1960, pp.87-92)

TABLES DES MATIERES:

Funérailles de Rudahigwa à Mwima

Funérailles de Rudahigwa à Mwima

Les faits

Le samedi 25 juillet 1959, à 13 heures, le Mwami Mutara III mourut inopinément à Usumbura. L’ enterrement et la succession dévolue à M. J.B. Ndahindurwa, se déroulèrent le mardi 28 juillet sur la colline de Mwima, près de Nyanza, dans une atmosphère extrêmement tendue. En effet, des bruits avaient circulés selon lesquels Mutara III était mort empoisonné par les Blancs avec la complicité des mouvements politiques opposés au groupe traditionnaliste. Dans les mois qui suivirent, ce groupe allait utiliser cette version contre ses adversaires.

Le coup d’ état de Nyanza

Radio-Congo Belge annonçait le dimanche 26 juillet : « Le Mwami est mort sans postérité masculine, ce qui pose un problème dynastique, qui devra être résolu dans le cadre de la coutume. Celle-ci dispose que le successeur du Mwami doit être un de ses fils, désigné par les Biru, gardiens de la coutume, après la mort du père, ou suivant le voeu du défunt. Le problème de la succession du Mwami sera donc difficile à résoudre. »

Tout le monde s’attendait, en effet, à un interrègne assez long, étoffé d’intrigues, d’une part, de tractations, d’autre part, pour résoudre au mieux des intérêts personnels ou des intérêts publics, un problème particulièrement épineux.

Le mardi 28 juillet au soir, on apprenait que le successeur du Mwami était Jean-Baptiste Ndahindurwa, un des neuf frères et demi-frères du défunt.

A cette nouvelle qui éclata comme une bombe, plus d’ un connaisseur du Ruanda s’écria : « C’ est un coup d’Etat ! ».

Le déroulement des événements durant ces trois journées établit indiscutablement l’ exactitude de ce jugement.

Les partis en présence

Il ne s’ agit évidemment pas des partis politiques, mais de groupes d’individus qui ont leurs conceptions propres sur l’avenir du Ruanda, et qui sont hautement intéressés à la succession du Mwami.

On peut donc distinguer cinq partis de ce genre :

  1. Le clan familial du disparu qui, partisan de l’autocratie traditionnelle et disposant de tous les atouts, tenta et parvint à imposer son candidat, Jean-Baptiste Ndahindurwa. Mais ceci ne veut évidemment pas dire que le nouvel élu épouse totalement les vues de ceux qui l’ont porté au pouvoir ;
  2. Le Conseil Supérieur du Pays, de tendance anti-autocratique mais très oligarchique, qui proposait la constitution d’une régence jusqu’ après la déclaration gouvernementale sur le Ruanda-Urundi, ou à défaut, proposait un candidat dont le nom n’a pas été révélé ;
  3. Les évolués Bahutu qui, excédés des abus du règne précédent, proposaient la constitution d’une république ;
  4. Le peuple hutu (80 % de la population), prostré dans la servitude, qui, comme toujours, ne pense rien et dont les sentiments sont encore pour le moments ceux du paysan de Varennes que ceux de la populace du 21 janvier 1793 ;
  5. « Last but not least », l’ Administration belge qui a pleins pouvoirs au Ruanda-Urundi, et qui entend y introduire une démocratie dont elle ne semble d’ailleurs pas se faire une idée fort nette.

Le bien du pays exigeait évidemment une pondération de ces diverses tendances, et le choix du candidat le plus apte à réaliser des reformes progressives.

Mais le génie conspirateur du clan royal allait en disposait autrement, en usant à la fois de la surprise, du fait accompli, de la menace de la violence et de l’appel abusif à la coutume.

L’atmosphère favorable

Le Mwami étant décédé inopinément, et ce, dans la ville européenne et urundienne d’Usumbura, la suspicion populaire se donna aussitôt libre cours : « Ce sont les Européens qui ont empoisonné le Mwami » et la conséquence : « Il faut le venger, il faut tuer des Blancs. »

Le moins que l’on puisse dire, c’ est que le clan royal et les autorités autochtones lui subordonnées ne firent rien pour démentir ces bruits et calmer la population.

Alors qu’au Ruanda-Urundi la sécurité des Européens est totale, et les autochtones toujours respectueux, voire obséquieux, on assista à une série d’ attentats pendant les trois jours qui séparèrent le décès du Mwami de la proclamation de son successeur.

Le dimanche, le commissaire de police Van Dousselaere, en service à Nyanza, reçoit une pierre dans le dos.

Le lundi, un agent territorial se rendant de Gitarama à Nyanza, est bloqué par un arbre intentionnellement abattu sur la route ; il est pris à partie par un groupe d’ autochtones armés, et il est légèrement blessé d’un coup de machette.

Le même jour, sur la même route, Mlle Laps, assistante sociale à Astrida, revenant d’une excursion en compagnie de monitrices ruandaises, est assaillie également, et des vitres de la voiture sont brisées.

Le mardi, la camionnette de l’hebdomadaire « Kinyamateka », dans laquelle se trouve notamment un frère de la mission de Kabgaye (sic !), est lapidée à onze kilomètres de Nyanza.

Le même jour, pendant l’enterrement, un Territorial qui tente de faire respecter l’ordre, est malmené par la foule.

A la même heure, entre Nyanza et Astrida, un groupe de Batwa a abattu un arbre et s’ en prend aux usagers de la route.

Encore le même jour, mais après la cérémonie de l’ administrateur de Kibuye, Mr. Nys, rentrant chez lui, tombe dans une embuscade, avec évidentes intentions homicides, tendue par une trentaine de Batwa. Il est sauvé par un détachement de gendarmerie en patrouille.

Dans une autre perspective, suite à de faux bruits répandus par des ennemis des Missions, on arrache des chapelets et des médailles, et on les piétine sans vergogne.

Il est symptomatique que tous ces attentats se sont produits dans les environs de Nyanza (sauf celui contre Mr. Nys, chez les Batwa de la Crète Congo-Nil particulièrement inféodés à la cour), tandis que l’on n’a signalé aucun fait du gendre dans le reste du Ruanda, qui a gardé son calme habituel.

Cette constatation laisse peser de sérieux doutes sur le caractère soi-disant spontané de ces manifestations absolument anormales. La remarque vaut spécialement en ce qui concerne les Batwa, qui sont depuis toujours les exécuteurs des hautes oeuvres des autorités tutsi.

Ces faits montrent malheureusement combien la sécurité des Européens est précaire au Ruanda-Urundi. Les autorités autochtones, tenant aux investissements, ont toujours déclaré donner toutes les assurances possibles quant à la protection future des personnes et des biens. Elles ont argué de l’ ordre absolu qui a toujours régné dans le pays depuis quarante ans.

Certaines de ces autorités, en permettant ou même en patronnant aujourd’hui la violence pour un résultat limité et immédiat, ont donc commis une extrême maladresse, dont elles n’ont certainement pas mesuré la portée. Elles ont prouvé par là que le Ruanda-Urundi méritait tout juste la même confiance que le Congo Belge, ni plus ni moins. Pour une fois, le sens politique tutsi est pris gravement en défaut.

Mais revenons aux faits. A Nyanza même, les esprits ne sont pas moins excités. Pendant trois jours y circulent des petits groupes des trois races : Batutsi, Bahutu et Batwa, armés, qui d’une lance, qui d’une machette, qui d’arcs et de flèches. Les Européens n’y sont pas attaqués (sauf le commissaire Van Dousselaere et le Territorial en question pendant l’enterrement) mais la foule armée est sur place, ainsi, d’ailleurs, que de légers détachements de la Force Publique et de la police. C’ est une atmosphère d’ état de siège.

Au reste, il s’ agit peut-être de mesures préventives de la part des autorités autochtones, car on murmure que des Bahutu vont venir s’emparer du tambour royal Kalinga, emblème et source du pouvoir du clan royal, et symbole de la servitude par des clans tutsi a contrario marginaux, des Bahutu et des Batwa.

C’ est dans cette lourde atmosphère que le grand coup va être portée.

Le scenario.

Le dernier Mwami du Rwanda Kigeli V Ndahindurwa

Le dernier Mwami du Rwanda Kigeli V Ndahindurwa. © Wikipedia.

Le mardi 28 juillet ont lieu les funérailles en présence des Autorités belges, ruandaises et urundiennes, de nombreux Européens et d’une foule ruandaise dont il est essentiel de noter la composition à cause du rôle qu’elle va jouer bientôt.

Cette foule est constituée environ par moitié de notabilités, grandes et petites (chefs, sous-chefs, notables, évolués), venus de tous les coins du Ruanda, et par moitié des de gens du peuple, la plupart armés, comme dit plus haut.

Seuls, les connaisseurs remarquent que ces gens du peuple sont exclusivement des habitants des environs mêmes de Nyanza, c’ est- à-dire des sujets directs de la Couronne, donc entièrement soumis aux ordres de celle-ci.

Pourquoi ces gens sont-ils armés ? Comme me le disait un Ruandais et l’opposition avec un sourire malicieux : « la coutume ne demande qu’on aille à un enterrement avec une machette. »

A la colline de Mwima, le cercueil est déposé sur la fosse ouverte. Lecture du message du Roi Baudouin, discours du Vice-gouverneur Général Harroy, Gouverneur du Ruanda-Urundi, discours de M. Kayihura, Vice-président du Conseil Supérieur du Ruanda.

A la fin de ce discours, M. Kayihura lit une lettre de cinq Abiru, gardiens de la coutume et confidents du Mwami, qui demandent la désignation du successeur. Il précise que cette désignation doit être faite immédiatement, avant même l’inhumation du corps, selon la coutume.

Premier coup de théâtre , et premier appel abusif à la coutume.

Jadis les funérailles, c’ est- à -dire le dépôt sur une claie de la dépouille mortelle après fumigation, avaient lieu plusieurs semaines après le décès, sinon davantage. C’ est avant la fin de cette cérémonie que le nom du successeur devait être en tout cas annoncé. Il pouvait donc se passer de nombreux jours avant la proclamation du nouveau Mwami.

En exigeant maintenant cette proclamation après trois jours seulement, à l’occasion d’une cérémonie très différente (inhumation au lieu de fumigation) la coutume apparaît bien sollicitée.

Que dire ensuite de la grave incorrection de présenter cette exigence au Gouverneur impromptu et en public ? L’intention de prendre celui-ci de court, est évidente. On oubliera pas ce déshonorant accroc à la traditionnelle politesse tutsi.

Le Gouverneur demande la traduction du discours, et il déclare en réponse qu’il doit concilier les nécessites d’une saine gestion du pays avec les respectables préoccupations de la coutume.

Mais voici que la foule - dont une partie est armée - s’agite. Des cris s’élèvent, les assistants frappent des mains par dessus la tête, le cercle se rétrécit, autour du cercueil mêlant officiels et assistants.

C’est ce moment critique que choisit le Mwiru Kayumba, dont l’intervention n’a pas été prévue au protocole, pour prendre d’autorité la parole. Il confirme la nécessité de designer le successeur du Mwami avant de confier la dépouille de celui-ci à la terre. Il provoque la foule :

-Oui, je connais le nouveau Mwami, il est parmi nous.
La foule répond :
-Dis-nous son nom !
- C’est Jean Baptiste Ndahindurwa.

Une immense clameur s’élève, et le peuple acclame le nouveau Mwami sorti de la foule, sans même plus s’inquiéter du cercueil qui attend toujours, sur la fosse, les derniers hommages.

Deuxième coup de théâtre, deuxième appel abusif à la coutume, abandon de toute dignité devant la mort.

La bienséance élémentaire demandait, encore une fois que le Mwiru, dépositaire de la désignation, informât préalablement et en privé le Gouverneur de la teneur de son secret, puisqu’il appartenait à celui-ci de donner ou de refuser l’investiture (art. 15 du décret du 14 juillet 1952).

Mais les auteurs du coup d’ Etat se préoccupent bien peu de bienséance, et ils trouvent la politique de la surprise et du fait accompli beaucoup plus efficiente.

Comme l’a dit le communiqué de Radio-Congo Belge cité plus haut, la coutume veut que les Biru révèlent quel fils du Mwami doit lui succéder, soit selon le voeu exprimé par celui-ci, soit à leur propre gré en cas de non-désignation par le défunt. Cela est exact et, dès lors, quatre remarques doivent être faites.

Première remarque. Le Mwami n’avait pas de fils. Une application stricte en matière successorale était donc impossible. En conséquence, elle dut être violée, tout comme furent volontairement violées la coutume de la fumigation, celle du choix entre les quatre cimetières, traditionnels et celle des sacrifices humains. Comme on le voit, on prend ou on laisse de la coutume, ce que bon semble.

Deuxième remarque.La procédure de désignation par l’intermédiaire des Biru apparaît en 1959 bien archaïque. Cette méthode était évidemment nécessaire aux époques de transmission orale des traditions et des volontés royales. Mais est-elle encore de saison en un temps où le Mwami conduit sa voiture américaine au lieu de se faire porter en hamac par ses serfs ?

Les Ruandais ont-ils appris l’écriture pour rien ? Si le Mwami voulait designer son successeur, il était élémentaire de le faire par écrit, en enveloppe scellée, déposée en lieu sûr. L’ Administration belge n’avait pas pensé si loin ?

Troisième remarque.Il semble assez probable que le Mwami Mutara n’avait pas désigné Jean Baptiste Ndahindurwa pour son successeur. En effet, à qui connaît le Ruanda, ses intriques et ses rivalités féroces, l’ affichage précipité d’un nom apparaît comme un moyen suprême auquel on dut avoir recours pour couper court à des compétitions interminables.

D’autre part, le Mwami défunt s’ était peu préoccupée des études et de l’élévation sociale du nouvel élu, ce qui paraît inconcevable dans le cas où il aurait eu des vues sur lui.

Quatrième remarque.Le nouveau Mwami semble donc avoir été désigné par les Biru, c’est-à-dire, non selon les préférences de ceux-ci, mais sous la pression évidente des membres les plus influents de la famille royale et de la cour. Certains pensent même que quatre ou cinq personnes seulement, ont eu une influence décisive dans ce choix.

Voilà donc une coterie d’une demi-douzaine de féodaux tout-puissants, qui imposent un monarque de leur choix à deux millions de sujets, sans même consulter préalablement le Conseil Supérieur du Pays (seul organe représentatif, d’ailleurs encore très imparfait), ni l’ Administration belge, nantie théoriquement de tous les pouvoirs. Et cela en plein XXe siècle, cette Administration a sans cesse le mot de démocratie à la bouche.

L’abus est flagrant.

La réaction du Gouverneur

On a lu plus haut la déclaration de principe du Gouverneur après le premier coup de théâtre, c’est-à-dire après la demande de désignation immédiate.

Après le second coup de théâtre, c’est-à-dire après la proclamation inattendue du nom devant la foule excitée, le Gouverneur répète ses réserves, mais il annonce sa décision prochaine.

La foule comprend alors que le Gouverneur ne fait pas d’objections et, tandis qu’elle acclame le nouveau Mwami, la dépouille de l’ancien est descendue dans la tombe sans l’hommage des coeurs auquel elle a droit.

La cérémonie terminée, le Gouverneur prend longuement contact avec la députation du Conseil Supérieur, avec le Vice-Gouverneur Général Lafontaine, avec ses conseillers personnels et avec le candidat.

Il obtient de celui-ci l’engagement de régner en souverain constitutionnel selon les règles démocratiques que la Belgique introduira prochainement dans le pays. Sur ce, le Gouverneur se déclare prêt à procéder à l’investiture, et il présente ses félicitations au nouveau Mwami Kigeri V. La décision est annoncée à la foule.

Les avis restent partagés sur l’opportunité de cette solution de compromis. Le petit clan royal a magistralement réussi don coup d’Etat : son candidat est passé, immédiatement, en dépit de tous les autres partis. Mais l’Administration a sauvé ce qui lui paraît l’essentiel, en obtenant une promesse solennelle de régime démocratique.

Etait-il possible et souhaitable, après les deux coups de théâtres successifs, après la proclamation du nom du candidat devant une foule stylée, armée et menaçante et en regard d’un maigre contingent de forces de l’ordre, de refuser l’investiture et de remettre tout le choix en question ? Je n’en jugerai pas.

Mais il reste qu’on n’ a pas de mots assez sévères pour condamner les auteurs (je ne dis pas le bénéficiaire) d’un coup d’Etat, qui a quasiment obligé le gouvernement belge de s’incliner.

Quand on songe que pour l’engagement d’un simple agent temporaire, le Gouverneur du Ruanda-Urundi doit en référer nominativement au Gouverneur Général, que pour la prise d’une ordonnance législative, pouvoir lui reconnu par la loi, il doit administrativement en référer d’abord au ministre, on mesure toute l’incohérence qu’il y a à voir ce même Gouverneur prendre sur lui, en une heure de temps, l’investiture d’un Mwami.

Cette considération prouverait, à elle seule déjà, que la plus haute autorité du Ruanda-Urundi a eu la main forcée.

Vers l’avenir

Tout le monde est d’accord que le choix était en soi assez heureux, et que l’ élu était un des candidats les plus intéressants parmi les neufs prétendants.

Quels sont maintenant les sentiments des divers partis vis-à-vis de lui ? L’unanimité est-elle faite ? Pas précisément.

Le clan royal triomphe.

L’ administration se réjouit de son succès démocratique.

Au Conseil Supérieur du Pays, les sentiments sont plus nuancés. Certains membres reprochent amèrement au Vice-président Kayihura de s’être rallié , en dernière minute (sous quelles pressions ?) à la thèse du clan royal, en demandant à la fin de son discours la désignation immédiate.

Mais devant le fait accompli, ces messieurs, fins politiciens et bons opportunistes, ont acclamé follement le nouveau Mwami.

Quant aux évolués Bahutu, ils sont très mecontents. Ils se rebellent contre la procédure suivie. Le Gouverneur est rentré à Usumbura porteur de nombreuses lettres de protestation, dont certaines, d’ailleurs, émanent de clans tutsi marginaux.

Le projet de république des Bahutu n’avait aucune chance d’aboutir pour le moment. Mais la manière autocratique dont le nouvel élu a été imposé au peuple, est un nouvel argument pour leur thèse. On n’avait pas besoin de ce nouveau grief dans l’interminable liste de justes revendications des serfs Bahutu...