Rwanda: L’idéologie du génocide hier et aujourd’hui

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Rwanda: L’idéologie du génocide hier et aujourd’hui

Analyse et commentaires sur l’article
‘Justifier l’injustifiable: Ideologie en genocide in Rwanda’ in Vrede en Veiligheid 33, 2004-3; pp.342-358
Par Ugur U Ungor

Olivier Nyirubugara
Février 2008

Table des matières

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Introduction

Olivier Nyirubugara, www.olny.nl Editor

Olivier Nyirubugara, Rédacteur www.olny.nl
©O. Nyirubugara,October 2006

Près de quatorze ans après le génocide rwandais, les plaies causées par celui-ci et par d’autres guerres y relatives qui l’ont précédé ou l’ont suivi, sont toujours béantes et promettent de le rester longtemps. Début décembre 2007, une commission parlementaire a publié un rapport alarmant sur l’idéologie du génocide dans les écoles rwandaises. La présidente de la commission annonça que cette idéologie avait gagné du terrain dans les écoles à tel point qu’il y avait lieu de craindre un autre génocide dans un futur proche. [1] Elle ajouta que les enquêtes avaient révélé que les enfants étaient victimes d’intoxications de la part de leurs parents et de leurs enseignants, qui leur disaient que les Hutu avaient usé de leur droit de légitime défense pour faire face aux assaillants en octobre 1990, et que cette résistance avait pris le nom de génocide. La commission proposa que des mesures drastiques soient immédiatement prises pour empêcher un autre génocide. Le 19 décembre de la même année, la ministre de l’éducation Jeanne d’Arc Mujawamariya fut interpellée par le parlement sur ce sujet. Elle fut tenue responsable de cette situation pour n’avoir pas pris des mesures appropriées à temps. [2] Ce qui précède peut effectivement paraître inquiétant, mais notre intérêt dans cet article est de comprendre ce que l’on entend par ‘idéologie du génocide’ traduit en kinyarwanda ‘ingengabitekerezo ya jenoside’, et surtout qui est son propagateur et ses moyens de propagation. Même si aucune preuve n’a encore été apportée pour soutenir l’existence d’un plan de génocide, il est accepté par certains chercheurs qu’une certaine idéologie – le Hutu Power – a été soigneusement élaborée avant d’être véhiculée par les média, ce qui a eu comme résultat le massacre de près d’un million de Tutsi.

S’il est acquis que personne ne peut nier la perte des vies humaines innocentes en 1994, il vaut aussi la peine de reconsidérer cette idéologie du génocide aujourd’hui, puisque les prétendus idéologues sont en prison (ou en cachette, ou tout simplement ont peur d’écrire et de parler), et que les média de la haine ont cessé de répandre le poison génocidaire au Rwanda. D’où puisent les enseignants et les parents leur idéologie génocidaire ? Pourquoi cela s’appelle-t-il idéologie ? Par ailleurs, où est la ligne séparatrice entre l’idéologie et la mémoire ? Au moment où nous rédigeons cet article, deux autres évènements importants liés au génocide sont dans l’air. Il s’agit de la parution du livre Paix et châtiment de Florence Hartman (2007) [3] et de la réduction par la chambre d’appel du Tribunal International pour le Rwanda (TPIR) de la peine de la prison à vie à 30 ans pour les patrons des média. Nous nous proposons donc d’étudier les questions posées plus haut à la lumière de l’article ‘Justifier l’injustifiable: Ideologie en genocide in Rwanda’ de Ungor. [4] Nous allons d’abord considérer sa perception de l’avant et de l’après génocide, avant d’étudier sa compréhension de l’idéologie Hutu Power – l’autre non de l’idéologie du génocide au Rwanda. Nous conclurons avec une brève réflexion sur les relations entre mémoire collective et idéologie dans le Rwanda post-génocide.

L’avant et l’après génocide

Publié quelques mois après la condamnation des ‘patrons des média’ à la prison à vie par la chambre de première instance du TPIR le 3 décembre 2003, l’article d’Ungor est presque entièrement basé sur ce verdict. Dans les treize pages qui constituent le corps de cet article, Ungor mentionne ce verdict trois fois (pp.342, 346, 347). Il commence l’article en disant:

Het vonnis van het International Criminal Tribunal for Rwanda (ICTR) bevat een lange lijst van zeer ernstige misdaden die de beklaagden - Ferdinand Nahimana, Jean Bosco Barayagwiza and Hassan Ngeze –hebben gepleegd. (Ungor, 2004: p. 342)

Le jugement du Tribunal International pour le Rwanda (TPIR) mentionne une longue liste de crimes que les accusés – Ferdinand Nahimana, Jean Bosco Barayagwiza et Hassan Ngeze – ont commis (Ungor, 2004: p. 342. Traduit par Olivier Nyirubugara).

Dans cet article, Ungor laisse conclure qu’une idéologie et des idéologues ont existé ainsi que des média pour propager cette idéologie. En outre, il remonte le fil de cette idéologie jusqu’à l’époque coloniale pour condamner le colonisateur belge qui a introduit des cartes d’identité avec mention ethnique, et qui a favorisé les Tutsi au détriment des Hutu (Ungor, 2004: p.343). Il va plus loin pour dire qu’au départ, les trois ethnies du Rwanda n’étaient que des catégories socio-économiques comprenant des éleveurs de bovins (Tutsi), des cultivateurs (Hutu) et des céramistes (Twa). Pour preuve, écrit-il, les membres de ces trois catégories parlent la même langue, le Kinyarwanda. Cette carte socio-ethnographique du Rwanda nous semble fausse. S’il vrai que le colonisateur belge a volontairement favorisé les Tutsi, il est faux que la raison de sa politique soit de créer une quelconque primauté des Tutsi sur les deux autres groupes. Plutôt, comme son prédécesseur allemand, il voulait collaborer avec les chefs locaux pour que ceux-ci ne s’opposent à son installation pacifique, à son autorité, et à son exploitation de la terre conquise. Pour cette seule raison, le colonisateur devait soutenir et défendre le pouvoir en place, ce qui revient à dire que cette primauté des Tutsi existait même avant l’arrivée des européens au Rwanda. Introduire la démocratie et l’égalité des groupes ethniques au Rwanda à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle aurait certainement provoqué un conflit entre l’establishment Tutsi et le colonisateur.

Comme d’autres chercheurs qui s’intéressent au Rwanda, Ungor n’explore pas le Rwanda précolonial et ses traditions orales, qui, dans plusieurs cas, aident à comprendre certaines situations même dans le Rwanda moderne. Dans son étude des poèmes dynastiques, l’ethnographe-historien-philosophe Alexis Kagame analyse les mythes selon lesquels de nombreux clans tutsi (Abasindi, Abashambo, Abahondogo et Abega ) ont des origines célestes qui leur confèrent une certaine supériorité. C’est sur cette base que les Abanyiginya, un sous-clan des Abasindi, ont été les seuls à pouvoir donner le monarque du Rwanda pendant cinq siècles, tandis que les autres clans pouvaient donner des reines (Kagame 1954: 37-61 ). Il est donc clair ici qu’il n’était pas question de partage du pouvoir entre les éleveurs de bovins et les cultivateurs, mais plutôt d’un partage du pouvoir entre les membres du premier groupe. Les origines célestes ne pourraient être considérées comme des réalités historiques, mais, par contre, le fait que le monarque du Rwanda venait exclusivement du sous-clan des Abanyiginya est une réalité historique du Rwanda d’avant l’arrivée des européens. Par conséquent, toute étude du génocide rwandais et de sa genèse devrait immanquablement plonger dans la période précoloniale, si du moins elle aspire à être complète. Ce que Ungor appelle ‘l’antipathie des Hutu envers les Tutsi’ (p. 343) ne devrait pas être étudiée uniquement pendant la période coloniale, mais plutôt pendant toutes les époques historiques du Rwanda. Ceci est d’autant plus important que l’on pourrait avancer l’argument que cette antipathie était la continuation de ce même sentiment pendant des siècles avant la colonisation. L’élite tutsi à la fin des années 50 a basé ses opinions extrémistes envers le mouvement émancipationniste hutu sur le mythe de la création du Rwanda par la postérité de Kigwa [Le dégringolé du ciel] - l’ancêtre des Abanyiginya. Quittant le domaine du mythique, cette postérité a conquis graduellement les royaumes hutu et a émasculé leurs monarques. En mentionnant ce mythe et les atrocités commis contre les rois hutu, l’élite tutsi voulait prouver qu’il n’y avait jamais eu de relations fraternelles entre Hutu et Tutsi. Pour cette raison, les émancipationnistes hutu n’avaient plus d’argument historique pour justifier leur association à la gestion des affaires publiques du royaume du Rwanda. [5] Cette attitude de l’élite tutsi confirme la pensée de Bo Strath selon laquelle:

Myths assume the dimensions of reality in the sense, and to the extent, that people believe in them. From this perspective, they cannot be separated or distinguished from reality and truth, but rather they constitute this reality and truth through language. (Strath: 2000: p. 25)

Les mythes confèrent une dimension de réalité dans ce sens et à tel point que les gens y croient. De ce point de vue, il ne peut y avoir de différence entre réalité et vérité d’une part et mythes d’autre part, mais plutôt ils constituent cette réalité à travers le langage. (Strath: 2000: p. 25, traduit par O. Nyirubugara)

Concernant la période la plus récente, Ungor brosse un tableau très simpliste de façon non documentée. En guise d’exemple, il écrit que le Front Patriotique Rwandais (FPR), le mouvement rebelle tutsi, a attaqué le Rwanda en octobre 1990 (Ungor, 2004: p.343), mais n’informe pas le lecteur des conséquences que cette guerre a eu sur les plans social, économique, et politique au Rwanda. Une esquisse comparative des relations sociales entre Hutu et Tutsi avant et au cours de la guerre aurait pu mieux inspirer sa plume. Il se hâte plutôt d’affirmer que dans les trois ans qui ont suivi le déclenchement de la guerre, les extrémistes hutu on lancé une campagne de haine contre les Tutsi, et, encore une fois, se refuse de renseigner le lecteur au sujet de la possible connexion entre la guerre d’octobre 1990 et cette « haine collective » (Ungor, 2004: p.343). En d’autres mots, il aurait dû explorer la question de savoir pourquoi cette haine collective a attendu le mois d’octobre 1990 pour se manifester, et, ceci est souvent omis, si une haine collective anti-Hutu a pu exister parmi les Tutsi.

Pire, il affirme que le 6 avril 1994, le président hutu Juvénal Habyarimana a été assassiné par les Hutu extrémistes au moment où son avion amorçait son atterrissage à Kigali après des pourparlers avec le FPR en Tanzanie (Ungor, 2004: p.343). Si nous pouvons fermer les yeux sur la réunion fictive entre Habyarimana et le FPR qu’Ungor confond avec le sommet des Chefs d’Etats (ou leurs représentants), nous ne pouvons pas laisser passer l’argument selon lequel les Hutu ont tiré sur l’avion présidentiel. La précaution qui guide tout chercheur aurait dû imposer une attitude différente pour traiter d’un évènement aussi frais et complexe que le meurtre de Habyarimana. Contrairement à Ungor, Filip Reyntjens a avancé prudemment sur ce dossier en étudiant plusieurs hypothèses (Reyntjens, 1996: pp-20-43). Il considère l’hypothèse des extrémistes hutu épaulés par des soldats français (p.20) ; la piste burundaise selon laquelle le président Cyprien Ntaryamira serait la première cible (p.32) [6] ; la possibilité d’un putsch avorté des sudistes (p.33) ; et l’hypothèse du FPR qu’il semble favoriser au vu de l’argumentation que Reynjtens lui accorde :

Le FPR savait qu’il serait probablement perdant dans un processus politique compétitif. Il en avait fait l’expérience amère lors des élections locales organisées en septembre 1993 dans les huit communes de la zone démilitarisée. Alors qu’il s’agissait d’une région que ni l’armée rwandaise, ni le MRND ou les milices ne contrôlaient physiquement et alors que le FPR avait pu présenter des candidats et mener campagne, l’ancien parti unique avait remporté tous les postes de bourgmestre dans les sous-préfectures de Kinihira (Byumba) et de Kirambo (Ruhengeri). Il était clair que le FPR ne faisait pas le poids face au MRND, du moins dans les préfectures du Nord. (Reyntjens: 1996: pp.41-42)

Dans son analyse, Reyntjens ne perd pas de vue le principe qu’écrire l’histoire récente exige le maximum de précaution, et cette attitude le met dans une position confortable lorsque de nouvelles révélations sont faites. L’une de ces révélations est la découverte faite par le juge français Jean Louis Bruguière qui affirme avoir des preuves de la planification par chef du FPR, l’actuel président Paul Kagame, de l’assassinat de Habyarimana depuis la signature des Accords de Paix d’Arusha en août 1993 (Bruguière 2006: p.14). Entre autres, Bruguière base ses mandats d’arrêts internationaux contre les principaux chefs militaires du FPR sur le témoignage d’Abdul Ruzibiza, un ancien agent spécial du FPR qui affirme avoir été membre du commando qui a tiré sur l’avion présidentiel. [7] Dans son propre livre, Ruzibiza indique que l’avion a été touché par les missiles tirés par deux agents du FPR – le caporal Eric Hakizimana et le sous-lieutenant Frank Nziza (Ruzibiza, 2005: 250-1). En outre, le président Kagame lui-même pose la toute dernière pièce du puzzle dans une interview accordée à Stephen Sackur de la BBC le 7 décembre 2006. Kagame a dit:

…of course Habyarimana, having been on the other side that I was fighting, it was possible that he could easily die. Imagine if I had died myself in the same process? Would the same judge be asking about my death or who killed me? … I am saying [that] this was a situation where there was a war which was being fought. But this has nothing to do now with who actually killed Habyarimana yet. I am not even coming to that. I am only saying that it is even surprising that somebody involved in a war can die. Does that also mean that you simply bring up wild allegations against me without… (BBC Hard Talk, 7 December 2006)

…mais bien sûr, Habyarimana étant du côté de ceux que je combattais, il était possible qu’il meure facilement. Supposez que j’y eusse laissé moi-même la vie ; ce juge serait-il entrain de s’intéresser à ma mort et à celui qui m’aurait tué?...Je dis que nous étions dans une situation de guerre. Mais ceci n’a rien à voir avec l’assassin de Habyarimana. Je ne traiterai même pas de ce sujet. Je dis tout simplement qu’il n’est pas étonnant qu’un belligérant meure. Est-ce que cela signifie que quelqu’ un peut monter des accusations grossières contre moi sans… (BBC Hard Talk, 7 décembre 2006, traduit par O. Nyirubugara)

En d’autres termes, Habyarminana était une cible militaire et le tuer n’était qu’une étape dans cette guerre. A la lumière de ce qui précède, la position d’Ungor devient très délicate, voire intenable. Toutes les bases théoriques de sa réflexion s’effondrent l’une après l’autre. Un autre point que j’ai brièvement évoqué plus haut est qu’Ungor avance des déclarations – et non des hypothèses – et se refuse de les argumenter. Il évoque l’attaque du FPR mais n’indique nulle part les dégâts matériels, psychologiques et politiques de cette guerre. D’autres auteurs se sont penchés longuement sur cet aspect, et je voudrais m’intéresser spécialement à l’un d’entre eux. Dans son témoignage exceptionnel, Ruzibiza arrive à une conclusion qui pourrait paraître scandaleuse que des Tutsi ont sacrifié d’autres Tutsi. Ruzibiza étant lui-même Tutsi, il ne court pas le risque d’être rangé parmi les négationnistes et les propagateurs de l’idéologie du génocide. Il affirme que le FPR aurait pu éviter les massacres en acceptant les négociations, et qu’il avait la capacité d’arrêter le génocide (Ruzibiza, 2005: p.85), mais que cela n’était pas dans son intérêt de l’arrêter. Il va plus loin pour dire que « la moindre action entreprise par le FPR retombait sur les Tutsis de l’intérieur qui en faisaient les frais, par exemple l’emprisonnement de pseudo complices ainsi que des massacres commis contre eux » (Ruzibiza, 2005: p.121). Plus révoltante est la révélation selon laquelle le FPR a non seulement incité les miliciens hutu à tuer les Tutsi (Ruzibiza, 2005: p.209), mais aussi a massacré lui-même les Tutsi des régions éloignées du front pour faire porter la responsabilité aux troupes gouvernementales (Ruzibiza, 2005: pp. 222-3). Ruzibiza tire simplement une conclusion orwellienne tout en lançant un appel à tous ceux qui ‘continuent à se demander comment le génocide a pu être commis’, y compris donc Ungor :

parmi les Tutsis qui avaient longtemps clamé leur oppression, certains se montraient plus Tutsis que les autres...Pour ceux qui continuent à se demander comment le génocide a pu être commis, c’est cette idéologie qui consistait à casser les œufs, c’est-à-dire les Tutsis de l’intérieur, afin que d’autres Tutsis puissent manger de l’omelette, c’est-à-dire prendre le pouvoir, qui l’a rendu possible. (Ruzibiza, 2005: pp.63-4).

De ce qui précède, nous dirions que l’aperçu de la période d’avant le génocide tel qu’esquissé par Ungor est trompeur, surtout qu’il manque d’approche comparative et d’arguments solides. Son article n’est donc pas à mettre à jour, mais plutôt à retirer de la circulation, du moins si l’auteur tient à sauvegarder sa crédibilité. Sa mise à jour signifierait que les données exploitées par l’auteur sont devenues obsolètes, ce qui n’est pas le cas chez Ungor qui a tout simplement basé sa réflexion sur de fausses informations. Son essai laisse le lecteur à sa faim quant au possible lien entre des événements qui ont eu lieu dans la même période et impliquant les mêmes acteurs. Un lecteur attentionné mettra également en cause l’exactitude des informations fournies par Ungor, comme la section suivante tente de le montrer.

L’idéologie dite ‘Hutu Power’

Pour qu’il y ait génocide, il faut qu’il y ait une idéologie, et, au fait, l’histoire a pu montrer qu’il y avait des idéologies génocidaires derrière la Shoah et le génocide cambodgien. Dans le cas du Rwanda, la situation demeure confus, et jusqu’à ce jour, aucun chercheur n’a osé aller plus loin que le stade des hypothèses. Au TPIR, le procureur a demandé et obtenu de la chambre d’appel, le retrait de la tâche de prouver l’existence de la planification [idéologie] du génocide. Selon le bureau du procureur, cet arrêt a le seul mérite de bâillonner les négationnistes qui se plaisaient à nier l’existence du génocide rwandais. [8] Donc, l’existence de l’idéologie du génocide est devenue une sorte de vérité biblique que personne ne doit plus chercher à prouver. Ungor avait anticipé cette situation en suggérant que l’idéologie dite Hutu Power était responsable du génocide.

Selon Ungor, l’idéologie dite Hutu Power a été conçue par l’ancien parti unique – le MRND – et son allié, la CDR, tous deux majoritairement hutu. Les principaux concepteurs seraient Léon Mugesera, Ferdinand Nahimana et Hassan Ngeze (Ungor, 2004:p 345). Il compare même Nahimana à l’idéologue Nazi Rosenberg et l’idéologie dite Hutu Power au nazisme (Ungor, 2004:p 345). Malheureusement, à part les 10 commandements des Hutu publiés par Ngeze en 1990 dans Kangura – pour lesquels il ne se donne pas la peine de démontrer si l’action de Ngeze était personnelle ou concertée - Ungor ne parvient pas à prouver l’existence d’un quelconque plan du génocide. S’il l’avait trouvé il aurait secouru le bureau du procureur du TPIR qui n’a pas caché ses jubilations à l’annonce de l’arrêt de la chambre d’appel. Nous voudrions ici mettre l’accent sur l’idéologie dite Hutu Power, un concept dont Ungor abuse et déplace de son contexte. Lier ce concept au MRND et à la CDR d’une part, et à Mugesera, Nahimana et Ngeze, d’autre part, c’est comme placer la naissance du Stalinisme au Etats-Unis ou la naissance de l’Islam au Vatican. Le concept est apparu pour la première fois dans le vocabulaire politique rwandais, du moins du côté des Hutu, le 25 septembre 1993. L’ancien ministre de la défense issu du MRND (1992-1993) James Gasana, qui est devenu l’un des critiques les plus virulents du Habyarimanisme, nous donne la genèse du concept Hutu Power.

Le vocable ‘Pawa’ fut introduit par F[rodouald] Karamira dans un meeting du MDR tenu à Gitarama le 25 Septembre 1993. A l’origine il était utilisé par les combattants du FPR. Il s’agit d’un cri qu’ils faisaient dans l’attaque au front pour se rappeler les uns les autres l’objectif de leur lutte. Dans le nouveau contexte, MDR-Pawa était tout simplement la désignation de la faction qui constituait la majorité écrasante du MDR par rapport à la faction microscopique de Twagiramungu. … le 23 octobre 1993 les hauts responsables anti-FPR des partis MDR, MRND, PL et PSD organisent une marche imposante qui se termine par un énorme rassemblement au Stade de Nyamirambo. Les orateurs de la marche, tirés de tous les partis représentés, condamnent les exactions contre les masses paysannes paisibles, perpétrées par le FPR depuis le jour où il est entré en guerre contre le Rwanda. Les interventions convergent vers l’unité contre le FPR dans son objectif de conquérir le pouvoir par les armes. A la fin de son allocution, F. Karamira, vice-président du MDR, ponctue l’expression de cette soif d’unité des Hutu en entonnant devant la foule surchauffée : MDR Pawa…MRND Pawa…CDR Pawa…, PL Pawa, Hutu uni Pawa!” (Gasana, 2005: pp- 222-223.)

Nous donnons cette longue citation pour mettre deux choses en relief : tout d’abord le concept Hutu Power n’a pas ses origines dans le MRND et la CDR comme l’affirme Ungor qui ignore que Frodouald Karamira du MDR est le concepteur et le propagateur de ce concept, et non Mugesera, Nahimana et Ngeze. Deuxièmement, les dates mentionnées dans la citation excluent d’office le discours ‘génocidaire’ de Mugesera de l’idéologie dite Hutu Power, car il a été prononcé une année avant la naissance de cette idéologie. Ignorer Karamira et sa faction au sein du MDR ainsi que le climat politique du moment montre à suffisance qu’Ungor comprend mal le mouvement dit Hutu Power, ce qui explique son usage hors de son contexte.

L’Akazu

Depuis les années 90, une ère qui correspond au début du multipartisme, des voix ont commencé à s’élever surtout dans l’élite hutu non satisfaite par la gestion des affaires publiques. Christophe Mfizi, l’homme qui a longtemps géré le département de l’ information du régime Habyarimana avant de dissocier de celui-ci, a utilisé le terme ‘Akazu’ pour traduire l’expression ‘Réseau Zéro’ qu’il venait de créer. Le prédécesseur de Nahimana à l’Office Rwandais de l’Information informe le public de l’existence de l’Akazu dans un pamphlet en 1992. Le terme kinyarwanda est plutôt alors que l’expression française est plus poétique et fournit plus de renseignements. Mfizi explique que le mot ‘Zéro’ n’a rien à voir avec le chiffre 0, mais plutôt, de part sa phonétique, fait penser à la lettre Z, initiale de Zigiranyirazo (Mfizi, 2006). Connu sous son initiale Z, Protais Zigiranyirazo est le beau-frère du président Habyarimana et était, aux yeux de Mfizi, l’initiateur et l’animateur de l’Akazu :

'Z' a progressivement instauré un système d'influence – je l'appellerai ici l'Ordre zédiste, qu'il infuse dans l'administration publique, le fonctionnement institutionnel de l'Etat rwandais, sans oublier le secteur privé. Au point que s'étant soumis le Renseignement et assuré, à l'Armée, de la connivence du Colonel Laurent Serubuga, entre autres, de son frère Séraphin Rwabukumba dans le monde des affaires et du Colonel Elie Sagatwa, Secrétaire Particulier du Président, 'Z' détient, à la fin des années 1980, la réalité du pouvoir au Rwanda. (Mfizi, 2006).

Gasana parle également de l’Akazu, qu’il préfère appeller OTP – les Originaires du Terroire Présidentiel. Il note que les critiques du régime Habyarimana ne dénonçaient pas le pouvoir qu’il exerçait, mais plutôt celui qu’il n’exerçait pas, c’est-à-dire, celui exercé par sa belle famille et les amis de celle-ci (Gasana, 2005: p. 62). Des écrits de Gasana et de Mfizi émerge un point de convergence, à savoir qu’un certain groupe proche de la belle famille du président Habyarimana a eu une forte influence négative sur la gestion des affaires publiques. Les deux anciens proches collaborateurs de Habyarimana désignent ses trois beau-frères – Zigiranyirazo, Séraphin Rwabukumba, et Elie Sagatwa - comme étant au cœur de ce groupe, entourés par des personnalités influentes émanant des mondes politique et militaire ainsi que celui des affaires, toutes originaires de la préfecture natale de Habyarimana – Gisenyi.

Cette description de l’Akazu est généralement acceptée par les chercheurs et les rwandais ordinaires, mais elle est l’inverse de ce qu’Ungor comprend par ‘Akazu’. Pour lui, à part la première dame et ses trois frères, l’Akazu comprenait des personnalités clés tels le colonel Théoneste Bagosora, le major Augustin Bizimana [sic!], le colonel Protais Mpiranya, le président intérimaire Théodore Sindikubwabo, Joseph Nzirorera et Robert Kajuga. Il ajoute que ces membres étaient tous originaires de Ruhengeri, la région natale du président Habyarimana (Ungor, 2004: pp. 344-345). Cette description scandalise tout connaisseur du Rwanda. Premièrement, il n’y a jamais eu de major Augustin Bizimana. C’est certainement une autre confusion excusable entre Augustin Bizimana – le ministre [civil] de la défense – et le général major Augustin Bizimungu, nommé en Avril 1994 chef d’Etat Major des Forces Armées Rwandaises, tous originaires Byumba. Fermons encore une fois les yeux sur cette confusion tout en nous posant cette question : serait il acceptable de mettre des originaires de Byumba dans l’Akazu tel que défini par Mfizi, Gasana et d’autres experts du Rwanda ? Deuxièmement, mettre Sindikubwabo parmi les membres de l’Akazu et affirmer que ceux-ci étaient exclusivement de la région présidentielle de Ruhengeri, c’est ignorer que ce médecin pédiatre est de Butare au sud du Rwanda, et que son passage à la présidence de la République a été accidentelle et indépendante de toute volonté de l’Akazu. Enfin, peut-être aurais-je dû commencer par ici, affirmer que le président Habyarimana était originaire de Ruhengeri est purement et simplement un aberration, car Habyarimana est originaire de Gisenyi. On ne peut pas fermer les yeux sur ce point ou le qualifier d’excusable confusion. Ça serait trop pour un seul article. Au vu de ces inexactitudes, nous nous demandons quel crédit nous devons accorder à l’essai d’Ungor. S’il ne parvient pas à identifier correctement le groupe qu’il étudie, comment parviendra-t-il à étudier les méfaits de celui-ci ? A vous, lecteurs, de répondre. Ceci nous amène à la conclusion que nous allons consacrer à la réflexion sur les relations entre la mémoire collective rwandaise et l’idéologie du génocide.

Conclusion : Idéologie et mémoire

Même si le Rwanda a fait preuve d’un développement fulgurant dans ses politiques d’alphabétisation et d’éducation depuis l’indépendance, la société rwandaise est restée profondément orale préférant la parole à l’écrit. C’est par le bouche-à-oreille que le passé se transmet entre générations. Ce passé est tout d’abord personnel, ensuite familial, avant d’être local, régional et national. Chaque rwandais a une histoire à raconter au sujet des années passées en exile, des souffrances dans les camps de déplacés, des meurtres atroces des proches parents ou amis, de la traversée périlleuse des forêts et rivières congolaises, etc. Chacun de ces rwandais tente de trouver une explication politique de sa misère et dans cet exercice, ils informent/intoxiquent leurs enfants envers lesquels ils ont le devoir parental de transmettre le passé familial. Quels que soient les enseignements idéologiques en vigueur au pays, le parent fera tout, en tout cas avant de quitter ce monde, pour trouver un moment propice et raconter ses ‘vérités’ à sa postérité.

En outre, la tradition multiséculaire consistant à se rassembler autour du feu pour écouter les contes et récits des vieux, offre une occasion pour la transmission du passé familial. Scruté de très près, le contenu de ces récits et légendes s’avère hautement politico-ideologique, même si les conteurs, encore moins les récepteurs, ignorent l’acte idéologique qu’ils sont entrain d’accomplir. Considérons de plus près les quelques récits populaires suivant: ‘Umurage n'umuvumo bya Kibaza’ (L’héritage et la malédiction de Kibaza) et ‘Mbacire Umugani’(Que je vous débite un conte). [9] Ces deux contes véhiculent l’idée selon laquelle les Tutsi sont bénis et supérieurs alors que les Hutu sont maudits et inférieurs. Servant d’introduction à tout conte, ‘Mbacire Umugani’ est même une insulte ouverte et sans équivoque adressée à l’ethnie Hutu et que chaque génération reçoit en héritage en toute innocence:

Mbacire umugani mbabambuze
umugani n'uzava i Kamugani
azasange ubukombe bw'umugani
buziritse ku muganda w'inzu.
Harabaye ntihakabe.
Hapfuye imbwa n'imbeba
Hasigaye inka n'ingoma.
Ubusa bwaritse ku manga
umuyaga urabwarurira
agaca karacuranga
uruvu ruravugiriza
nyiramusambi isabagirira inanga.
Habayeho...
(Smith, 1975: p.11)

Que je vous débite un conte,
que je vous réveille par un conte
et que même celui qui viendra du pays des contes
trouve un conte adulte et vigoureux
attaché au pilier de la hutte.
Il y avait, qu'il n'y ait plus!
Morts sont les chiens et les rats,
restent la vache et le tambour.
Le néant a niché sur l'abîme
et le vent l'a déniché
l'épervier a joué de la musique,
le caméléon a sifflé
et la mère grue couronnée a dansé au son de la cithare
Il était une fois...
(Smith, 1975: p.11, traduit par Pierre Smith)

Pour tout connaisseur du passé du Rwanda, les rats et les chiens sont des rois hutu et leur descendance qui ont été exterminés et émasculés par les rois Tutsi. Ces derniers ont conquis les royaumes des premiers et y ont imposé leur tambour emblème - qu’ils ont ornés des organes génitaux de leurs victimes – et la vache comme centre du système économique. Une étude approfondie des contes nocturnes autour du feu est urgente car elle permettrait de savoir exactement ce que la jeune génération est entrain de recevoir en héritage. Il y a au moins deux questions auxquelles une telle étude s’attellerait à répondre, à savoir: Est-ce que ces contes ethnistes sont toujours racontés ? Est-ce que les événements tragiques de la dernière décennie ont donné naissance à une autre forme de contes ? Ce qui nous semble probable est que la guerre de 1990 qui s’est soldé par la mort de plus d’un million de personnes, l’exile de plusieurs milliers, et l’emprisonnement de plus de deux cents mille personnes, pour ne citer que ces trois conséquences, peut avoir une forte influence sur les contes nocturnes. Ceux-ci serviraient de cadre pour la construction par chaque communauté de son passé tragique ou triomphal. Fox-Genovese (1999 : 41) suggère que les contes au niveau des communautés constituent un acte politique, et ceci est le cas pour le Rwanda, où, comme nous l’avons déjà signalé, la plupart des contes et récits sont avant tout politico-idéologiques avant d’être moraux.

Les paragraphes précédents expliquent brièvement pourquoi ‘l’idéologie du génocide’ a récemment refait surface au Rwanda en l’absence des idéologues et des média de la haine. Ces deux derniers facteurs sont présentés comme les éléments clés ayant conduit au génocide. Maintenant, c’est la populace elle-même que la commission parlementaire désigne comme étant penseuse et propagatrice du venin génocidaire. Ce cas, nous le répétons, exige d’urgence une étude anthropologique pour expliquer comment des paysans peuvent se construire un crédo fort est commun en contradiction avec l’enseignement officiel imposé par un gouvernement aussi puissant. A ce stade, nous nous demandons ce qui se passerait si les idéologues officiels du pouvoir actuel devaient affronter des contradicteurs jouissant pleinement de leur droit d’expression.

Bibliographie:

Notes:

  1. Interview avec BBC Great Lakes , 13 décembre 2007
  2. Interview avec BBC Great Lakes , 19 décembre 2007
  3. Dans Paix et Châtiment, Florence Hartman, ancienne porte parole du procureur des Tribunaux Internationaux pour le Rwanda et la Yougoslavie, fait des révélations sans précédent quant aux manœuvres politiciennes au sein de ces trinaux ad hoc de l’ONU. Elle indique par exemple que les règles de poursuite, les enquêtes, les arrestations sont dictées par Richard Prosper, l’ ambassadeur itinérant des Etats-Unis en matières des droits humains. Entre autres, elle mentionne l’entente que le procureur Carla Del Ponte a refusé de conclure avec Prosper au sujet de l’abandon des enquêtes et poursuites contre le président Paul Kagame et ses proches collaborateurs. Selon Hartman, le successeur de Del Ponte, le gambien Bubacar Jallow, a accepté cette entente.
  4. Ugur Ü. Üngör fait ses recherches doctorales à l’Université d’Amsterdam aux Pays Bas. Il fait ses recherches en Etudes des génocides (Genocide studies) avec un intérêt particulier dans le génocide arménien.
  5. Voir la lettre dite ‘Premier écrit de Nyanza’ et intitulé ‘Voici le détail historique du règne des Banyiginya au Rwanda’ in F. Nkundabagenzi, RWANDA POLITIQUE 1958-1960, pp.35-6
  6. Reyntjens (p. 32) ne prend pas cette hypothèse au sérieux car il estime qu’ elle est essentiellement basée sur de fausses informations.
  7. Les mandats d’arrêts du juge Bruguière sont disponibles sur cette page : http://www.olny.nl/RWANDA/Lu_Pour_Vous/Dossier_Special_Habyarimana/Rapport_Bruguiere.pdf
  8. ICTR Appeals Chamber takes Judicial Notice of Genocide in Rwanda
  9. Ces récits et contes sont disponibles à la page suivante : http://www.olny.nl/RWANDA/Recits_Populaires_Folk_Stories/Recits_Populaires_Imigani_home.html